Par Pierre Chatut
Un après-midi dans ses heures longues.
Le détecteur incendie dans l'escalier de l'immeuble n'a bientôt plus de batterie et il le fait savoir par des râles d'agonie. C'est ça depuis des semaines. Bip biiiiip. À intervalle régulier il fait résonner son appel et je n'entends plus que ça, même quand je ne fais pas le silence dans l'appartement. Mon oreille s'est entraînée à le repérer, mais surtout je ne saurais me concentrer sur autre chose parce que l'impatience m'a pris, depuis plus d'une heure je n'arrive plus à lire ou faire quoi que ce soit de productif, je ne sais que regarder ma montre et attendre que le prochain Bip me dise les minutes qui passent. C'est ça d'attendre quelqu'un chez soi.
Celui que je vais voir est un drôle d'oiseau. Il ne m'a pas fait forte impression tout de suite mais c'est au fil de la conversation que j'ai eu la sensation de le reconnaître, on avait croisé nos chemins dans une autre vie, j'en ai eu très vite la certitude. Est-ce que c'est comme ça que nous apparaissent les amis, je ne sais pas. Je ne sais pas dire si j'ai reconnu de l'amitié, mais pour sûr j'étais heureux de la rencontre. Il se faisait trimballer partout par son gros sac de baroudeur qui lui enfonçait les pieds dans la terre alors quand je l'ai reçu pour la première fois chez moi j'ai vu assis sur mon canapé une autre personne, allégé de la certitude qu'il avait un toit sous lequel dormir ce soir. Je lui ai très vite fait comprendre qu'il pourrait rester autant qu'il voulait. Il l'a pris comme une flatterie mais n'a pas saisi l'offre, il avait quelque chose à fuir ou à affronter qui l'empêchait de s'attarder où qu'il aille. Mais ce soir-là autour de deux tasses fumantes il y a eu une entente naturelle que je n'avais pas eu depuis longtemps. Le plaisir de se dévoiler face à quelqu'un de nouveau, ignorant et peut-être un peu hermétique aux tracas quotidiens que je partage avec le reste de mes connaissances. C'est avec les plus parfaits inconnus qu'on aime des fois en dire le plus sur ce qui nous agite de l'intérieur. Mais je n'avais pas l'impression de faire preuve d'indiscrétion, comme on se connaissait de je ne sais où, c'était comme rattraper les épisodes manquants.
Les heures ont passé vite, le lendemain matin je ne travaillais pas mais lui s'est levé tôt alors j'ai préparé deux nouvelles tasses pour continuer la discussion comme si rien ne l'avait arrêtée. Il était déjà en train de gesticuler de l'impatience de repartir alors je l'ai laissé repartir, mais avant ça j'ai voulu l'avoir en photo. J'ai capturé son image et lui ai montré. Je ne sais pas ce qu'il a vu dedans, dans ses yeux il y avait peut-être autant de tristesse que de sourire. Je crois que ça lui faisait juste bizarre d'être vu et d'avoir été pris en flagrant délit d'être lui. Il a enfilé son sac à nouveau, qu'il a dit avoir bien allégé, et m'a demandé de quoi il avait l'air avec son déguisement de voyageur. Pas mal, hein. On a tous les deux eut une pudeur de ces jeunes rencontres qui ne savent pas si elles ont droit d'aller au contact, alors on s'est juste salué en échangeant un sourire. Je l’aurais bien pris dans mes bras pour lui dire que tout irait bien pour lui, qu'il était plein de vie qu'il n'avait qu'à s'envoler vers elle. Je lui ai juste dit que peu importe où il était dans sa vie il serait toujours le bienvenu chez moi. Et qu'il aurait toujours un endroit où revenir et où il serait accueilli à bras ouverts quand il en aurait besoin. Qu'il se sente chez lui. Ça je ne sais plus si je lui ai dis à voix haute, je crois que ça c'est surtout ce que j'aurais voulu qu'on me dise.
La sonnette retentit pour dire que l'attente est finie. L'appartement a un peu changé depuis sa dernière venue, mais il prend vite ses repères car des tasses de thé il y en a encore et un canapé pour s'asseoir alors ça suffit largement. Il a un peu moins de bagages mais aussi de plus grosses cernes, finalement il a peut-être vieilli lui aussi. Courir pour échapper à la tombée du soleil n'empêche donc pas les traits de se tirer. Il a les yeux plus fuyants, je crois qu'il n'aime pas être scruté, à vrai dire c'est lui qui cherche quelque chose du regard. Il balaye la pièce en même temps qu'il me raconte la fin de ses périples, celui dans lequel il était lancé lors de notre rencontre, puis tous les autres qui ont suivi. Ceux auxquels il n'arrivait pas à mettre fin, trop habitué à s'envoyer ailleurs dès qu'il reste en place trop longtemps, ces chemins empruntés qui sont devenus petit à petit des labyrinthes dans lesquels il se jette juste pour éprouver le soulagement d'en ressortir. Mais chaque fois un peu plus usé.
Je comprends à force de l'observer qu'il cherche la photo que j'ai gardé de lui. Il la veut pour lui je crois, il a dû croire que je lui arrachait quelque chose et qu'il l'avait laissé ici, en tout cas il la serre fort dans ses mains maintenant qu'il l'a retrouvé. Puis il se lève et me dit Il faut que tu te vois toi. C'est mon image qui est prise cette fois, il me la donne, je ne me trouve pas très beau mais il y a un petit quelque chose de moi que j'aimerai peut-être revoir un jour. Peut-être. Bip biiiiip. Il est temps de repartir pour lui, je lui dirais bien de rester comme je l'ai fait la dernière fois, comme il me dit l'avoir regretté la dernière fois, mais il veut rentrer chez lui. Ce n'est pas tant l'heure de s'en aller que l'heure de rentrer pour de bon, je le comprends. Il me donne une accolade mais ce n'est pas le bon mot. Je crois que peut-être, même sans que je le dise, il a entendu le message et reçu ce que je voulais lui transmettre de souffle la dernière fois, qu'il peut vivre un peu, que tout va aller. J'espère qu'il repassera me voir un de ces quatre. Bip biiiip. Ce drôle d'oiseau.
Une étreinte, voilà c'est le bon mot. C'était ça qu'il avait manqué la dernière dernière fois. L'étreinte pour se dire au revoir et bon vent.