Tourniquets

Par Pierre Chatut

Prendre place
2 min ⋅ 13/04/2026

Un quart d'heure d'arrêt à la station service.

Le temps de pisser, prendre un sandwich et faire grincer le tourniquet à cartes postales avant de repartir. Le bus est ouvert mais j'attends dehors, assis dans l'herbe du terre-plein, plus confortable que les glissières qui bordent la route. Certains préfèrent s'y mettre à califourchon, chacun son truc, je ne juge pas. Je vire les écouteurs pour me remettre un peu les bruits de route, des traits tirés depuis mon dos qui filent, me dépassent et disparaissent au loin, là où je ne suis pas encore. Des sons filants.

Je lève la tête pour mieux recevoir le paysage, les panneaux bruns annoncent une vue du Morvan et je le leur concède. Il est de ces pays que je sais reconnaître, qui laissent assez de place au ciel pour investir le décor et prendre le pas sur la terre. J'avais le même chez ma grand-mère. Aussi je reconnais le chemin, j'espère qu'il ne fera pas nuit quand on passera les sculptures de champignons géants, poussés sur le bord de la route. Ils restent de bien meilleurs repères que n'importe quel panneau directionnel. Le froid sur les mains, je les mets dans les poches, pleines de petits cartons. Les témoins de mon temps passé à Paris sous terre à attendre des métros. Une semaine à courir après des bornes qui marchent et d'autres tourniquets qui voudront bien me laisser passer. Avant de redescendre dans le sud. Toujours drôle de parler de redescendre quand on ne fait que se déplacer sur la surface d'une boule qui tourne sur elle-même.

Puis je reviens à mon gazon, à l'air libre entre deux arrêts. À me dire que je ne me sens pas si mal au milieu de l'autoroute. Déjà bien parti, encore loin d'être arrivé, je chéris ces moments. Comme tellement d'autres escales avant celles-ci, au cours de tellement d'autres voyages avant celui-ci. En attendant ceux d'après. Et je me dis qu'on ne fait jamais que des tours de bocal et que peut-être dans la vie rien ne change. Les champignons seront toujours de sortie, il a plu la nuit d'avant. Tout le monde remonte dans le bus, je reprends ma place côté couloir, privé de la fenêtre que je n'ai pas osé réclamer. Je me rends compte que j'ai faim et que j'ai envie de pisser, et je me dis que peut-être au lieu de me regarder faire escale, j'aurais pu le prendre ce temps, à passer aux toilettes et m'acheter à bouffer.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig