Par Pierre Chatut
La nuit, dans les hauteurs.
Papa il ne sait pas parler et manger en même temps. Il fait soit l'un soit l'autre, alors on l'attend toujours en regardant son plat se vider lentement. Très lentement. Comme j'ai déjà fini et que je sais qu'il va encore discuter des heures sans finir son assiette, je sors de table. Il me dit On dit quoi ? Est-ce que je peux sortir de table s'il te plaît. Il se resserre un verre et il me laisse filer. Même dans ma chambre, la porte fermée, j'entends tout ce qu'il raconte, et comme en ce moment on a un invité, tous les soirs il a plein d'histoire à lui dire. L'invité lui on ne l'entend pas trop. Il écoute et il fixe l'assiette comme on lui a appris à faire. Moi les histoires de papa je les connais par cœur, mais c'est pas grave, ça me fait un fond. Et je préfère ça que quand on l'entend hurler en haut de la maison quand il monte bricoler au hangar. On entend ses gros mots en écho. Mais là le soir quand j'ouvre la fenêtre j'entends surtout le vent dehors.
Comme il fait nuit on voit moins bien les montagnes, mais il y a quand même leur forme noir en dents de requin qui croquent presque les étoiles. Et en bas, tout en bas dans la vallée c'est d'autres lumières, c'est les gens du village, nous on les regarde d'en haut, on reste au sommet avec les vaches. Papa il en est à raconter comment il aurait pu être élu à la mairie quand il habitait encore en ville, si il avait voulu. C'était avant que je soit là. Mais non il avait refusé, et il était un plus grand homme comme ça, sans porter de costume ni de chaussures. Et il aurait pu avoir plein de responsabilités mais là comme ça il était libre, il avait eu tout ce qu'il voulait, il avait trouvé son sommet, sa maison, sa famille et ses moments seul. J’entends son assiette dans l'évier, et puis un bruit lourd sur la table. Il a sorti sa cassette en bois. C'est le moment où il va ouvrir le couvercle de sa boîte et demander à l'invité si il veut fumer.
Comme tous les soirs il refuse poliment et papa sort une cigarette rien que pour lui. Il va continuer à parler pendant que l'invité se lève pour faire la vaisselle, il va lui dire Laisse ça pour demain. Mais l'invité va la faire quand même et pendant ce temps-là papa se resservira son dernier verre. Avec l'eau qui coule je comprends moins ce qui se dit, mais quand elle s'arrête, j'entends la porte fenêtre s'ouvrir et tous les deux se mettent sur le porche, assis sur le banc. Ils ne voient pas ma tête dépasser, eux aussi ils regardent les montagnes dans le noir. Puis c'est le moment où papa se tait, et tout le silence se fait au milieu des montagnes. Tout ce que je vois de lui, c'est le bout de son nez qui s'illumine quand il tire sur sa cigarette et le point rouge qui gonfle et s'éteint au bout de ses doigts à chaque fois qu'il aspire. Quand il a fini il écrase la cigarette sur les lattes à ses pieds. Puis il prend la boîte qu'il a laissée à côté de lui, il la pose sur ses genoux, il sort le papier et le tabac et il roule sa cigarette de demain. Il la remet dans la boîte et referme le couvercle. Sans regarder son invité il lui dit « Tu sais que tu es le bienvenu ici. Tu prends pas de place et tu nous aides à la ferme, tu t'entends bien avec toute le monde alors tu restes autant que tu veux. Si tu n'as pas déjà envie de repartir. » Je ne comprends pas bien ce que répond l'invité, je le vois juste de dos hocher la tête et mettre sa main vers son cœur. Papa lui dit « C'est toi qui vois, c'est toi qui sait, le grand voyageur. Tu es libre. Mais attends le printemps au moins. » Tous les deux lèvent les yeux en l'air et font des nuages de fumée avec leur souffle alors je les recopie. C'est moins drôle sans la cigarette je suis sûre.
« Tu sais après quoi tu cours quand tu pars sur les chemins comme ça ?
« Non pas vraiment.
« Comment tu fais pour savoir où tu veux aller alors ?
« J'ai juste besoin que ça me soit inaccessible.
Ils se disent bonne nuit, moi je reste encore un moment la tête dehors pour renifler l'odeur du tabac, elle est dégueu mais j'aime bien quand même. Quand le vent tombe je me mets au lit.
Le lendemain matin je sais que je suis la première réveillée, je cours pour aller nourrir les poules et je reviens sur le porche pour me mettre sur le banc. Tout le monde dort à l'intérieur, c'est comme si j'étais toute seule ici et que j'avais les sommets juste pour moi. Je ne sais pas si c'est de ça que parle papa quand il dit qu'il est libre et qu'il a tout ce qu'il veut. En tout cas dans tout ce paysage, si on regarde bien les arbres, au bout des branches, les bourgeons sont sortis. Je ne sais pas si l'invité est toujours dans sa chambre, je laisserai papa aller vérifier.