Par Pierre Chatut
Un camping, en fin d'après-midi.
Le sac a pris ma place sur le duvet, bien au chaud dans la tente, le ventre crevé, les affaires éparpillées un peu partout. Les vêtements trempés sèchent étendus sur les haubans, je me suis pris les pieds dedans deux fois déjà. Pendant que le reste de mes caleçons et mon jean font un tour de centrifugeuse pour quitter la poussière de route qui s'y été accrochée, je passe sous l'eau moi aussi. Je regarde la terre rouge, la même qui a imprégné mes habits, glisser de mes cheveux pour finir dans le siphon de la douche, et chaque jour je me dis que ce n'est pas la peine de gaspiller autant d'eau dans une région qui en manque déjà si c'est pour se resalir le lendemain.
Mais ce n'est pas tant pour la sensation de propre, la douche. C'est que tous les jours j'efface comme je peux la douleur des bretelles de mon sac qui me scient les épaules. C'est que tous les jours je me dis À la prochaine ville je renvoie la moitié de mon barda par la poste. Mais que la prochaine ville c'est pas la porte à côté. C'est que tous les jours je me dis Bordel mais pourquoi je me mets dans cette situation, pourquoi je ne rentre pas, pourquoi je ne m'arrête pas, je ne sais même pas où je suis demain. Et c'est que tous les jours, le seul moment où je peux me réfugier entre quatre murs et tout laisser couler c'est sous la douche du camping. La toile de tente retient trop les larmes et la sueur, ça condense. J'appuie toujours une fois de trop sur le bouton poussoir, une minute de trop où l'eau chaude est gâchée parce qu'elle ne me réchauffe plus. Puis je laisse la vapeur s'échapper, me passer dessus puis par les interstices de la porte. Puis voir l'air frais prendre le relais, m'envelopper de chair de poule. Et pour répondre au tambourinement passé des gouttes et des chansons expulsées à plein poumon quand l'eau les étouffait encore, le silence se dépose enfin dans l'habitacle. Mon souffle perturbe les particules qui volettent tout autour de moi, il les fait danser, tournoyer et reformer le nuage comme les bancs d'oiseaux que je vois charger le ciel parfois.
Le lave-linge s'est arrêté. Les derniers vêtements reposent sur la toile de tente, je fouille à l'intérieur, je fais s'effondrer ma pile de bouquins pour retrouver celui que je n'ai pas fini. Je l'emporte avec mon chargeur et mon portable et je termine l'après-midi sur le carrelage des sanitaires en attendant que la batterie du téléphone soit remontée à bloc. J'agite de temps en temps le bras pour réactiver l'éclairage automatique. Je repasse plusieurs fois les mêmes lignes sans imprimer ce que je lis, j'ai déjà la tête à demain. Je veux déjà être la nuit tombée dans le sac de couchage à illuminer avec ma frontale la carte routière. Tracer au bic le trajet accompli pour la journée, relier les points pour voir se former un dessin que je continuerai de compléter demain. Je me masse les épaules. Demain, aussi, je trouve une boîte et je bazarde ces putains de bouquins. L'envol ne marche qu'en lâchant du lest.