Jardin noir

Par Pierre Chatut

Prendre place
3 min ⋅ 24/03/2026

Ça vous arrive, vous, d'aller gratter la terre ? De vous noircir les ongles à creuser sans savoir s'arrêter ? Qu'est-ce que vous faites des trous que vous laissez dans le sol ? Moi je connais quelqu'un qui y plante des choses.

Je suis venu le voir un jour, par envie de prendre l'air, je suis venu visiter son jardin. Il avait ce champ immense qu'il nourrissait de graines, qu'il nettoyait, qu'il peignait et recoiffait au gré des saisons en déplaçant les plants, en retournant la terre, en l'enrichissant de nouvelles racines et en l'épouillant en bonne et due forme. Au bout du champ s'érigeait un tas de caillou amoncelé à force de déblayer et d'investir ce sol. C'était un grand monticule fait d'éclats de roche, celle qui avait rencontré la bêche. Ce cairn marquait l'entrée de son domaine.

Le jardinier était penché sur ses mauvaises herbes, tellement voûté et planté dans sa terre que je ne l'avais remarqué que lorsqu'il avait déplié ses jambes pour s'élever au dessus de son œuvre. Le soleil était assez bas pour que son ombre s'étende aux confins de son champ. Il le couvrait de sa stature, c'était comme ça qu'il veillait sur ce qu'il faisait grandir. Quand il me repéra enfin, il m'invita à le seconder dans sa tâche. Au jardin le travail n'est jamais fini, c'est un univers qui se façonne sous nos doigts, et c'est souvent le septième jour que l'on trouve le plus de temps pour s'y atteler. La vie dessinera son propre chemin, mais les mains auront décidé de ce qui l'accueillera à la surface. Suivant nos ombres, nous avons parcouru de nos mains le champ jusqu'à en voir le bout, et c'est en levant la tête que je distinguai un autre cairn. Tout aussi imposant, peut-être plus, mais il ne signalait pas la fin du terrain. Il indiquait le début d'un autre. Un deuxième jardin que je n'avais jamais vu. Le soleil disparaissait derrière les collines et la pénombre se déposait sur ce nouveau champ, pourtant je croyais deviner sans mal ce qu'il y poussait. Je demandai malgré tout ce que ce jardin était. J'y fais pousser tout ce que j'ai de mauvais, c'est ce qu'il m'avait répondu.

“Tout ce qu'il y a de pourri, tout ce qui parasite mon jardin, tout ce qui vole la lumière de mes plantes, tout ce qui encombre, tout ce qui gâte mon sol, j'ai tout réuni ici et j'ai tout enseveli. Et tu sais quoi, ça a donné. Ça a commencé à grandir et pousser, trop vite, et c'est devenu une plante informe tellement grande qu'elle a débordé sur l'autre jardin et elle a failli l'emporter pour de bon. J'y ai foutu le feu, je lui ai fait rétracter ses branches, mais les racines je n'ai pas su m'en débarrasser. Alors je les ai démêlées, j'ai creusé des tranchées et je les ai replantées, une à une en les espaçant, en les laissant respirer, en m'en occupant comme je l'ai fait pour celles du premier jardin. J'ai arrosé, j'ai taillé, j'ai regardé grandir et certaines autres mourir. Celles qui étaient destinées à disparaître je les ai laissé s'en aller et se fondre dans la terre. Toutes celles que tu vois dressées aujourd'hui, elles ne se nourrissent pas du soleil, c'est dans les ombres qu'elles puisent leur force et ça j'ai mis du temps à le comprendre. Mais ce jardin, j'ai décidé que je le cultiverais et que je l'entretiendrais aussi, parce que de toute évidence les choses y poussent, que je le veuille ou non.”

Le jardinier s'était tu, c'était déjà bien assez de mots pour une journée, il avait repris le langage des mains. Je le laissai inspecter son champ et reprendre son travail, la nuit était tombée mais sa silhouette ne disparaissait pas tout à fait dans le noir. Je ne peux pas vous l'assurer, mais ce que je croyais voir au bout de chaque tige, de ces centaines de plantes qui prospéraient dans l'obscurité, c'était une lueur phosphorescente, légère, laiteuse, presque à deux doigts de s'éteindre, mais qui dessinait dans le noir les contours de ce champ. Et parmi toutes ces vies nocturnes, le jardinier qui poussait avec elles.

Une autre fois je lui ai demandé s'il s'imaginait un jour réunir ses deux champs, voir si les plantes, avec la bonne disposition, sauraient coexister. Il m'a souri mais n'a rien dit, et il a repris son travail.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig