Le magicien

Par Pierre Chatut

Prendre place
2 min ⋅ 20/04/2025

Touraine, une fin d'après-midi.

Il remonte la colline dans sa travée, entre deux rangées de vignes. Il ne les a pas encore faites celles-là. C'est les plus longues. Six-cents mètres. Ce n'est rien comparé aux châteaux dans le Médoc, mais ça prend quand même un bout de temps à épamprer. Et pareil pour la récolte, ça passe mieux dans la descente. Il suit les fils de fer emprisonnés dans les trèfles. Il se scie les doigts à les arracher de leur emprise. C'est que c'est coriace le trèfle, et ça s'insinue partout. Parfois il tire de toutes ses forces, vraiment de toutes ses forces, et il dégage quoi, deux mètres à tout péter. Deux mètres par deux mètres, ça lui impose l'allure du promeneur. Un appel à la contemplation, c'est sûr. Il n'est pas tout à fait le maître du sol ici, pas tant qu'ils n'auront pas passé un coup de motoculteur dans les rangées. Seulement l'enjambeur il ne fait pas toutes les parcelles en même temps. Alors deux mètres par deux mètres, main droite tendue, main gauche pareil, comme agrippé à ses rampes il remonte la pente.

Tous les deux piquets il s'accroupit pour remonter les fils un brin au dessus du sol et il les joint autour du cep avec une petite agrafe. De belles lignes droites, un trait tiré dans une allée bien dégagée. Cette année les fils ne se prendront pas dans les pâles du broyeur. Il se relève difficilement des fois. La terre est basse il faut dire. Là, entre les branches en bourgeons, une toile sans son araignée. La soie n'a capturé que des gouttelettes, elle étire son collier de perles entre les sarments. Puis arrive la propriétaire qui vient s'installer au cœur de la spirale, dans l’œil de la toile avec toute la délicatesse et l’agilité due à son rang. Elle ne fait pas tomber la moindre goutte alors il flanque une pichenette pour aider un peu. Il fait pleuvoir les vignes.

Il se lève à nouveau et c'est toujours difficile. Encore deux mètres par deux mètres. Le soleil se reflète sur les câbles tendus le long des piquets, sa lumière glisse dessus comme elle si elle descendait une piste. Elle le nargue, c'est toujours plus rapide dans ce sens. Il se retourne pour regarder le chemin parcouru. Les yeux balayent la vallée redessinée et redécoupée par les rayures de ses champs. Un décor zébré. Il en est l’auteur, en partie. Lui, le magicien qui transforme les paysages. Il aurait bien fait une courbette, sans son mal aux reins. Mais les feuilles applaudissent quand même pour lui, dans le vent. Il est arrivé en haut de la colline, une belle vue en plongée, il se dresse face à son œuvre. Le dos tourné, il élève sa silhouette contre le jour, triomphant, et à cet instant-là on ne peut pas s'empêcher de se dire :

“C'est tout de même beau un homme
qui pisse dans ses vignes.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig