A la souche

Par Pierre Chatut

Prendre place
2 min ⋅ 17/11/2025

Elle a les images mais elle n'a pas les mots. Elle a tout le reste en fait, le son, les odeurs, les frissons qui lui parcouraient le corps à cet instant-là. Elle voudrait que ça sorte de sa gorge mais rien n'y fait. Alors elle s'assoit sur son tabouret, soulève le couvercle et fait parler les touches du piano à sa place. La première noire enfoncée la descend dans le grand jardin qu'ils avaient avant.

Ils avaient coupé l'arbre au milieu, il était mort alors il était temps de le mettre en pièces et d'en faire un grand feu, là où il s'était tenu debout pendant toutes ces années. On en profitait pour brûler les feuilles mortes par la même occasion. Il n'y avait qu'eux deux, elle le regardait lui son géant en train de faire rouler les rondins dans les flammes. Autour d'eux c'était la brume de novembre, l'air était comme trempé, et elle le manteau ne suffisait pas alors elle s'approchait un peu trop et lui il la ramenait en l'attrapant par l'élastique du pantalon. Quand elle détournait le regard du spectacle, elle se rappelait que le monde autour était froid, que le temps n'était bon dehors que devant ce feu, quand la chaleur lui grillait les yeux. Tous deux opéraient une ronde ordonnée par les caprices du vent. Il lui disait Ne reste pas devant tu vas te prendre toute la fumée. Elle répondait Koff koff koff, et elle revenait à son côté avec la satisfaction de le savoir de nouveau à portée de bras, lui aussi.

Lui non plus des fois il n'avait pas les mots. Rien n'échappait de sa bouche grande ouverte alors il amenait ses mains pour faire mine de bailler, puis les portait au feu, bras tendus bien devant lui, paumes ouvertes, doigts en éventail. Des flambées d'automne, la souche de l'arbre encore bien enracinée avait vu passer toutes les branches et les sections de son propre tronc, taillées et réduites en cendre. Ne restait autour d'elle que le charbon de ce qu'avait était son arbre, éparpillé sur la pelouse en silhouette noire comme pour remplacer son ombre. La souche était creusée au centre, c'était ce trou dans lequel Alice aurait pu tomber au Pays des Merveilles, mais dans celui-là il ne restait que des asticots blancs qui s'étaient réfugiés en espérant que les galerie de bois mort leur ferait passer l'hiver. Ils avaient mis le feu au trou une fois, de la fumée s'en était échappée, et un son de pop-corn avait suivi, elle regrettait d'avoir assisté à ça. Lui il avait regardé le nuage gris monter vers le ciel. En l'observant faire et lever le nez de la sorte, elle venait de se rendre compte qu'il y avait des choses encore plus grandes que lui.

La dernière blanche la ramène à son monde sans feu. Elle caresse le clavier et regarde le visage encadré posé sur le piano, qui la fixe. Elle ouvre la bouche, les sons sortent enfin et elle lui parle. Ce qu'elle lui dit en revanche, je ne pourrai pas vous le raconter.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig