Par Inès Labat
Elle prend la pose sur le pas de la porte. Un bras en l’air et le talon du pied opposé relevé. Elle a un grand sac à dos orange sur le dos qui la dépasse d’une bonne tête et sa fatigue s’éloigne quand elle sourit. Je la laisse entrer et, deux pas plus loin, elle laisse tomber au sol ses affaires dans le peu d’espace que nous laisse mon appartement. Elle rit déjà ; m’interpelle, soupire, rit. C’est comme ça qu’on annonce les nouvelles, qu’on met en scène les anecdotes de nos vies. On a pris l’habitude des notes vocales aux intros plus théâtrales les unes que les autres, mais c’est toujours mieux quand les sourires peuvent se répondre. On a des vies qui ressemblent à des films. C’est en tout cas comme ça qu’on se les raconte. C’est comme ça qu’on a décidé de les vivre. Il faut dire que les récits c’est notre métier. Elle travaille dans le cinéma et j’écris ; alors des histoires on en voit, on en crée. Raconter c’est revivre l’instant et à cette occasion je sors deux verres à vin. J’y verse le liquide sirupeux tandis qu’elle sort de son sac, haut d’un bon mètre, un sachet en papier kraft rempli de chips de bananes. Elle le pose sur le plan de travail et se sert un verre d’eau qu’elle boit d’une traite. Son impatience est palpable, l’introduction est à base d’onomatopées. Ses mots, imprécis, s’accélèrent ; elle a envie de faire pipi. Il va falloir que j’attende encore une petite minute. Une fois revenue, on s’assoit sur mon canapé-lit et on trique. Une première gorgée et je la relance. Bon raconte.
Puis c’est le tour du brossage de dents, des pyjamas. On se succède dans la salle de bain en finissant les conversations. Je déplie le canapé-lit et lui laisse ma place. Celle contre la bibliothèque, elle préfère. J’aime quand elle est là. Le matin on se prépare des brunchs gigantesques. Je fouille mes placards, tandis qu’elle va compléter au supermarché du coin. À son retour, on installe mon tapis de sport. À peine la place pour deux, mais on s’arrange. On rit. Elle prend sa douche tandis que je m’occupe des œufs, et puis on échange. On connaît la chorégraphie par cœur. Le soleil inonde nos assiettes et elle prend une photo avant qu’on n’avale le tout. Enfin, elle fait la vaisselle avant de filer. Je l’accompagne jusqu’en bas de l’immeuble pour la traditionnelle photo dans l’immense miroir du hall. Un talon toujours relevé, elle passe une main dans ses cheveux avant de nous immortaliser.