Le problème dans l'histoire

Par Pierre Chatut

Prendre place
4 min ⋅ 08/12/2025

Le problème dans l'histoire c'est que j'oublie. Je me réveille et ce n'est pas mon lit ce n'est pas ma chambre, même si c'est bien mon homme qui dort dedans. Je sais que c'est mon homme à la façon qu'il me regarde quand il se réveille, je sais que je suis à lui donc je dis qu'il est à moi, mais moi je n'ai rien d'autre ici. J'ai des vêtements dans son placard et une brosse à dent dans sa salle de bain. Ce qu'on mange c'est de son jardin alors je m'en occupe moi pour dire qu'on se nourrit de ma cuisine. Quand il va à son jardin j'essaye de suivre, mais moi mon dos il ne se plie plus aussi bien, et ses arbres et son potager et ses herbes, moi je finis par m'en lasser alors je rentre à la maison. Sous son toit. Mais le problème dans l'histoire c'est que j'oublie. Je ne sais plus où il est et je ne comprends plus ce que je fais là alors j'appelle mon homme. Où que t'es, où que t'es.

Il est au jardin, Mamie; et je me retourne. Tu m'as fais peur. Parce que je ne suis pas seule sous son toit. Il y a mon gamin. Il est venu nous rendre visite, je lui ai dis Il y a toujours de la place pour toi, et la chambre vide qu'on garde au fond, elle n'est que pour toi. Pour mon gamin, qui vient nous rendre visite quand il peut. Et mon homme il m'a redit qu'on l'avait eu au téléphone hier, je lui ai demandé Quand est-ce que tu reviens, on a toujours ta chambre qu'on garde au fond, quand est-ce que tu reviens me voir. Mais il dit qu'il va revenir. Mon homme me dit que j'étais contente de l'entendre, que j'étais heureuse toute la journée, mais le problème c'est que j'oublie. Et où est mon homme. Il est dans le jardin, Mamie. Ah oui c'est vrai, mais qu'est-ce qu'il fait tout seul, il va attraper la mort avec le temps qui se gâte.

Ça me rassure parce que depuis la cuisine je le vois mon homme. Il est toujours le dos rond baissé sur ses framboises. Moi j'ai les patates dans les mains, je leur fais tomber la terre sur le journal, avec le reste des épluchures. Il y a une main qui m'en prend une pour la passer à l'économe puis la découper en dès. Ça c'est mon gamin, il est venu pour m'aider à les faire sauter. Quand il est là je sais où je suis, je me souviens mieux et il me rappelle les choses quand il faut, il ne me crie pas dessus quand j'ai oublié. Un jour je lui ai dis Je m'ennuie, toi qui lis tu voudrais pas me trouver un livre à moi. Pour changer du journal, parce que ça c'est mon homme qui est dessus. C'est moi qui lui ai montré que c'était pas si dur les mots, et maintenant c'est lui qui garde la lecture pour lui et moi je n'ai plus rien à me nourrir quand on a éteint la télé de la cuisine. Mon gamin il est revenu avec un livre pour moi un jour, je lui ai dis Pas un truc trop compliqué, hein, je veux pas une brique. Il me dit qu'il à pensé à moi et qu'il n'y a pas phrases difficiles. Je l'ai posé quelque part et il me demande des fois si ça m'a plu. Moi je ne sais plus où je mets les choses qui sont à moi, alors je lui dis qu'il y avait trop à lire pour moi. Mais une fois qu'on est dans le jardin je lui dis Toi tu vas finir par nous écrire un livre un de ces quatres. Il sera trop dur pour moi parce qu'il parle bien mon gamin, mais je le lirai quand même.

Et puis je suis toute seule encore dans le grand salon et je regarde les photos encadrées sur la commode, et c'est la famille de mon homme. Il en a beaucoup des noms à se souvenir, lui, avec les visages qui vont avec. Heureusement je n'en ai pas autant, mais ils iraient bien sur la commode eux aussi, s'il restait de la place. Et je ne sais pas où il s'est fourré lui encore, il est dans son foutu jardin, ça l'occupe toute la journée mais moi je m'emmerde. En bas c'est le linge qui tourne, il fait taper la machine contre le mur de la cave, tout le reste de la maison c'est le silence. Quand c'est comme ça des fois en moi ce n'est pas le vide, j'ai des choses qui me remontent et j'ai mon gamin qui me raconte les choses. Un après-midi, en Touraine. C'était dans le jardin et le temps se gâtait donc je savais que je te trouverais devant la corde à linge Mamie. Il n'y avait que tes pieds qui dépassaient du drap blanc, tu avais déjà plié tout le reste dans la panière mais tu restais devant comme ça sans y toucher. Tu te cachais, et quand je suis passé de l'autre côté tu pleurais, et tu me disais Chien, mais qu'est-ce que j'ai foutu de me fourrer avec c't'animal-là. Qu'il est têtu comme une mûle et qu'est-ce que j'ai eu de le suivre pour vivre chez lui. Que maintenant je ne peux plus en partir et qu'il me laisse toute seule sous son toît c't'animal. Que je dis qu'est-ce que je l'aime mon homme, et qu'est-ce que j'ai de la chance de l'avoir, et qu'est-ce que je ferais bien sans lui, eh ben je me suis trompée. Tu veux que je te dise mon gamin, ne t'y trompe pas. Aime qui tu veux, mon gamin, aime qui tu veux. Et moi Mamie, j'ai dit d'accord. Tu ne voulais pas que je t'aide pour finir de plier le linge, je suis retourné de l'autre côté, j'ai regardé le vent soulever le drap d'une grande bourrasque. Tu n'étais plus derrière. Je ne sais plus trop pourquoi il me reste ça, le problème dans l'histoire c'est que je ne choisis pas ce que j'oublie.

Je regarde mon homme au jardin, il me passe les patates à mettre dans la bassine et je me demande ce qu'on va pouvoir en faire à midi. Les faire sauter c'est le meilleur. Je vois le toucher amoureux que lui il pose sur sa terre, et je me rends compte que c'est comme si je ne voyais jamais que son dos. Il n'est jamais que penché sur son potager, je ne le connais pas autrement mon homme, et je commence à me demander qui est la personne qui me regarde me lever tous les matins. Celui à qui je suis et qui est à moi. Ça doit être mon amant lui alors. Ça me fait rire, je pose la bassine et je fredonne un air. Je ne sais plus les paroles, mais c'est dansant alors je donne du pied et je tournicote. Mon homme se redresse et me demande pourquoi je suis guillerette, je lui dis que je ne sais plus. L'avantage dans l'histoire c'est que j'oublie.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig