Est-ce de la porcelaine ?

Par Rémi Roig

Prendre place
4 min ⋅ 06/07/2025

– Est-ce de la porcelaine ?

Il n’avait pas entendu.

– C’est de la porcelaine, n’est-ce pas ? Repris-je. Mais aucune réponse. Je fus un peu gêné mais tant pis, je ne voulais pas me répéter. Après tout, qu’importe la matière, le dessin était beau. C’est tout. Il était délicat. Bleu. Léger avec un peu d’or. Des fleurs. Quand on dit porcelaine, j’entends « porc ». J’appris plus tard que c’est normal et que la racine du mot porcelaine venait du mot porc, référence à un coquillage dont la chair fait penser à une vulve de truie. C’est drôle et on n’imagine pas ces objets si précieux avec des mots d’origine si vulgaire. C’est pourtant le cas. La matière me plut d’autant plus. Cette matière, si noble, si fragile et ce nom grossier, brut. Ça m’a plu de le savoir et ça me plaît d’autant plus de le savoir encore. Quand le marchand revint vers moi pour me parler du saucier, il ne me parla guère de la matière mais plutôt des dessins, « vous savez, la personne qui a fait ça devait être très méticuleuse, un véritable doigté d’expert… ». C’est vrai, il y a des objets où l’on voit le fabricant. Ici, il me sembla délicat, poëte. Je revins plusieurs fois voir le saucier. De plus en plus, il me semblait que je revoyais un ami. Je crus que c’était réciproque, un peu pour me donner une forme de raison de ne pas paraître un peu fou. L’antiquaire souriait quand j’entrais et me laissait faire un tour. Jamais il ne m’a demandé d’acheter quoi que ce soit et j’appréciais ça. Je n’osais plus demander si c’était de la porcelaine où non. J’avais tenté le coup, il ne m’avait pas répondu. Je commençais à croire que ce n’était pas de la porcelaine et ainsi, son manque de réponse pouvais faire baisser le prix. Je ne crois pas d’ailleurs, avoir regardé le prix. Du moins, son prix ne m’était pas resté en tête. Peut-être quelque chose hors de mes moyens, sans doute, puisque j’aurais certainement acheté l’objet ; ou bien, croyant l’objet hors d’atteinte, je me restreignais à ne pas en s’avoir d’avantage sur son prix. Du reste, j’étais aussi, un peu timide à l’idée d’acheter quelque chose à ce marchand. Il semblait quelquefois pris dans un torrent de pensées où ses yeux fixés sur quelque chose dans la pièce étaient les seuls témoins de son égarement intérieur. Aussi, lorsque je lui posais des questions et qu’il était dans un de ces états, il lui fallait plusieurs longues secondes pour qu’il daigne répondre comme au sortir d’un songe. C’était d’abord un « hum » , un petit son qui sortait discrètement de son corps, comme un appel à ma patience et puis, souvent, la première phrase sortait, laconique. Sèche. Après quoi, lorsqu’il sortait enfin pleinement de son for, il reprenait la direction de son regard et posait ses petits yeux au plein cœur des miens. Souvent, un bref sourire franc jaillissait sur son visage et m’emplissait - je ne sais pourquoi - d'un sentiment, si ce n’est amical, au moins chaleureux. Et puis, il levait le menton comme pour réfléchir en profondeur à la question et répondait plus en précisément à ma requête après un ronronnement de réflexion.

– Hummm… Non, pas tout à fait, en fait. C’est plutôt XVIIe ce tableau, mais bon… Fin XVIIe, il est plus XVIIIe quand on connaît un peu le style, enfin… La peintre à quelque chose d’avant-gardiste, c’est certain… Mais, il n’est pas vraiment terminé, ce tableau, si on regarde les personnages au fond à droite…

Il me montrait la scène où, Judith, sous une vêture splendidement rococo portait avec fierté et un large sourire la tête verte et hideuse d’Holopherne. De son cou, jaillissait un sang presque noir. Et dans le fond, il est vrai que quelques personnages étaient là comme simplement esquissés.

– Ce n’est pas du style ?

– Hum, non, on aimerait bien y voir du style mais ça ne va pas dans l’ensemble et puis ces proportions… Non, ça ne marche pas.

Puis il repartit.

Moi, je rentrai. La tête pleine de ces fabuleux objets. Il m’arrivait de me faire des histoires, de croire, quelques histoires quant à ces objets : à qui ils ont appartenu, pourquoi ils sont ici,… Et puis, ce saucier. Si étrange à mes yeux. Si délicat. Je me surprenais quelque fois à rêver de ce saucier ; à rêver qu’il se brise. Dans un bruit tonitruant et, au réveil : la peur. Je ne sais pourquoi. Mais, une frayeur naissait petit-à-petit. Et s’il se brisait ?

Je n’avais jamais vu de fissure sur cet objet, il semblait pur, vierge de toute utilisation. On ne le croirait même pas capable d’être utilisé comme saucier, ça serait trop bas comme condition pour un tel objet. Ou alors, il mériterait d’être à une grande table, riche, où la seule personne capable de l’utiliser serait un serveur aguerri, qui lui même serait la seule personne qui aurait le droit d’utiliser un tel objet. Les convives seraient des princes et des princesses de conte. Tout serait délicat. Les quelques rires à table, les bavardages seraient aussi sensibles que la main délicate qui aurait peint ce chef-d’œuvre. Il y aurait un toast, un verre en cristal tinterait et une voix se lèverait pour exhorter les convives à applaudir je ne sais quel événement.

– Tu plaisantes ? Et tu y vas si souvent que ça pour voir ce vase ?

– Saucier.

– Saucier, ouais, si tu veux.

– Quelques fois.

– T’es dingue. Et elle bu son café d’un trait. T’es dingue mon vieil ami. Qu’est-ce que tu veux., c’est le chômage, ça ! Tu sais pas quoi faire de tes journées, alors hop ! On va chez l’antiquaire. C’est tout.

J’étais un peu triste que ma tirade sur la beauté de certains objets passe à la trappe à ses yeux, mais elle n’avait pas tort. D’ailleurs, je le savais moi aussi, que je perdais un peu pied ces derniers temps. Mais il me fallait un peu de rêve et là, cet objet là, me donnait un peu de rêve. Un peu de magie dans mon quotidien.

– C'est une lubie. Ça va te passer. Et sa tasse cogna la coupelle d’un son brut qui m’agressa légèrement.

– Je me demande si c’est de la porcelaine.

– Qu’est-ce ça peut te faire ?

– J’en sais rien. J’aimerais bien que ça en soit. L’objet serait plus beau. Dans l’idée, l’objet serait plus beau. Il serait plus noble.

– Mais il te plaît ?

– Oui.

– Ben alors ? Pourquoi il aurait besoin d’être en porcelaine ou autre ? Qu’est-ce que ça change ?

– C’est qu’une impression… C’est qu’une impression mais je crois que ça changerait tout.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig