Par Inès Labat
C’était un vendredi matin d’avril et son dernier souffle s’était joint aux premiers rayons du jour. On avait passé la nuit là, sur le canapé, à ne pas vraiment dormir. Une longue nuit à pleurer, la rassurer d’un mot ou d’une caresse. La vétérinaire l’avait annoncé, il ne lui restait plus beaucoup de temps. On aurait pu la faire piquer dans son cabinet et repartir avec son corps sans vie. Non. Elle avait vécu avec nous, elle avait passé des années à dormir dans mon lit, son petit corps sur l’oreiller à côté du mien. On allait l’accompagner. On l’avait alors installée au milieu du canapé et on s’était assis tout autour. On avait commencé par regarder un film et puis on avait éteint les lumières. On avait tenté de dormir là, près d’elle.
J’avais 20 ans et j’avais peur. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Bien-sûr, on m’avait déjà dit que je ne verrai plus un tel ; qu’un parent éloigné - que j’avais très peu vu et qui avait bien vécu - allait être enterré. C’était dans l’ordre des choses et je ne voyais pas tant la différence. Mais cette nuit-là c’était vraiment la fin. J’étais là pour l’agonie, pour laisser partir quelqu’un que j’aimais.
On n’a pas dormi, somnolé quelques minutes tout au plus. On est restés là à regarder la mort avec elle. Je ne peux pas dire qu’on l’a laissé partir. Elle n’est pas partie. Elle était là. C’était comme si elle dormait. Son corps était encore chaud, intact. J’aurais presque cru qu’il allait disparaître, mais non. Elle était toujours là, je la voyais.
Dans l’après-midi on a dû se résoudre à l’enterrer. On est partis acheter de la chaux, des cadres photo et un bouquet de roses. On a imprimé des photos d’elles et on a installé les cadres un peu partout dans la maison. J’ai retrouvé un vieux drap de mon enfance avec lequel on l’a enveloppé. Puis on est sortis creuser sous la balançoire. On l’a mis ici. On a dit quelques mots et on est restés là à regarder la terre. On a déposé le bouquet de roses et on lui a dit au revoir. Quand on est rentrés à la maison, elle n’était plus là. Elle était partie pour de bon cette fois.
La nuit qui a suivi, il a plu. La seule chose à laquelle je pensais, c’était qu’elle était dehors ; dans le froid et la pluie. On l’avait laissé dormir dehors pour la première fois et c’était insupportable. J’anticipais une souffrance qu’elle ne pouvait ressentir. J’avais le sentiment qu’on l’abandonnait. J’aurais voulu la garder près de moi, intacte ; comme si la mort l’avait figée à jamais.
J’aurais voulu qu’elle reste ; elle avait déjà attendu l’aube.