Statues

Par Pierre Chatut

Prendre place
3 min ⋅ 15/09/2025

Un parterre frais, le soir.

A force j'ai pris l'habitude de dormir sur le sol. Pas forcément que je m'y sente mieux, mais je bouge trop. Alors comme je ne veux plus déranger ta nuit je reste au pied. Ici-bas j'ai le droit de ne pas réussir. Je peux faire mon insomnie tranquillement, à tenter de convaincre mon esprit qu'il suffit d'avoir les yeux fermés pour m'engouffrer dans le sommeil, sans jamais y parvenir ; et c'est bien, parce qu'à tes pieds je me l'autorise. Mes impatiences n'ont pas disparu, j'ai eu beau délier mes membres, me déployer sur toute la surface que je me suis donné par terre, je sentirais toujours ce bras dont je ne sais pas quoi faire et qui m'encombre quand je m'allonge sur le flanc. Qui veut s'en aller faire sa vie, se détacher et mouliner dans l'air comme bon lui semble, mais qui reste désespérément attaché à moi. On est deux à souhaiter la rupture. Juste cette nuit, pour la paix des ménages. Toi le besoin de bouger ne te viendrais même pas à l'idée. Tu as la sérénité des statues.

Je suis resté une heure à regarder les taches de lumière au-dessus de moi, à me concentrer sur elles au lieu de laisser le reste de l'obscurité m'envahir. Tu as tenu ta position et conservé ton expression, j'ai essayé de t'imiter mais ça ne fait pas pareil. Les traits sur mon visage et les plis de mon corps ne  se sont pas relâchés, je reste un gros tas de chair aux reliefs accidentés, et la pente ne s'est jamais adoucie. Toi le sommeil t'a bien dessiné. Une ronde bosse aux contours souples, polis, et il y a ce silence religieux qui émane de toi, à donner envie de se recueillir et de te prier. Ton visage surtout, il est imperturbable. Il ne sourit pas mais on sent quelque chose de doux caché sous les paupières. Je t'ai encore fait pleurer pourtant. Les larmes n'ont rien érodé de tes joues, la pierre a tout absorbé. J'ai finis par te tourner le dos, c'est dur de tenir tête à une figure statique. Je me suis recroquevillé et je me suis fais minuscule. Tu étais loin, tout en haut.

Et puis j'ai eu de ces fois où on trouve que l'espace rétrécit et où les jambes sont immenses et que les bras atteignent le ciel. Les dimensions changent, les perspectives aussi et d'un coup je me sens grand, du genre monumental. Je me suis hissé sur ton socle et j'ai pris place à ton côté en me superposant, forme calquée sur la tienne, sculptée dans ton sillage. Mon bras enroulé autour de toi, lui j'ai su quoi en faire. Et puis j'ai fermé les yeux pour mieux sentir ce que perçoivent les mains. Comme dans la bible, au début il n'y a rien. La pierre était froide, c'est ce que je croyais. Puis j'ai eu la chaleur de la peau, et son grain, les plis, les crevasses, les cicatrices. Tout n'est pas tendre, tout n'est pas doux mais la surface respire, alors les paumes épousent les formes en mouvement, elles adaptent leur contour aux reliefs. Du contact est née une pulsation, elle vient des profondeurs. Elle envoie des ondes à la surface, qui se gonfle puis s'affaisse. Mes mains reçoivent le choc, lui-même se diffuse par écho dans toutes les parois, le chant résonne, mes doigts se serrent. Je respire à ton rythme. Je laisse entrer le silence au moment de l'inspiration, et le souffle on le partage. À ce moment j'éteins tout et je deviens moi aussi cette statue en sommeil.

Maintenant nous somme deux.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig