De grandes choses

Par Pierre Chatut

Prendre place
3 min ⋅ 14/07/2025

Je m'étais promis de t'écrire tous les soirs le temps que durerait le chantier du pont, mais très vite on m'a poussé à économiser mes bougies. On me disait Arrête, tu vas foutre le feu à ta tente, tu dormiras dans le froid au bord de la rivière. J'ai arrêté de t'écrire mais j'ai continué à allumer mes bougies, tous les soirs. Pas longtemps, juste un instant pour regarder la chaleur de la flamme creuser la cire, sentir mon souffle la faire vaciller, puis voir le bout de la tige rougeoyer puis noircir et le filet de fumée s'élever au-delà de mes yeux et partir en petits tourbillons. Un soir j'ai brûlé une bougie en entier, mais ce n'était pas gâcher, ça m'était vital.

On y était depuis déjà plusieurs mois et ça n'avançait plus, les piles avaient été posées tant bien que mal, maintenant il fallait monter le reste. Et pas un jour ne passait sans un accident ou une maladresse, jamais bien méchant, mais les ratés ça use à force. La cohésion de groupe avait disparue, emportée par le torrent. Il nous avait dispersés un à un et on était comme tous ces galets échoués au bord de la rivière. On ne mangeait plus ensemble, on se tenait tous à bonne distance de l'esprit de camaraderie qui nous avait réunis autour de l'idée qu'on construirait de grandes choses. Il n'y avait plus que l'envie de finir le pont, de laisser ceux qui ignoraient ce qu'il avait coûté d'espoir et de sueur passer dessus dans la belle indifférence des gens qui croient que ça a toujours été là. Je mangeais mon casse-croûte avec le soleil, il m'arrachait la peau des joues avec délicatesse et je le laissais faire parce que je me disais Un jour tu verras, tu ne pourras plus rien me faire quand je serai à l'ombre de mon pont.

Un jour j'ai posé une pierre, comme tous les autres jours, et on m'a dit C'est bon tu peux te reposer maintenant, c'est fini. Et j'ai regardé autour de moi et on ne m'avait pas menti, un jour s'était levé et je marchais sur un pont. Il avait toujours été là. T'écrire n'avais plus d'importance parce que tu ne voulais plus entendre parler de moi et tu avais peut-être raison, on n'avait sans doute plus rien à se dire. Alors je n'ai pas cherché à te retrouver, je ne suis jamais rentré, je me suis installé au bord de la rivière à l'ombre de mon pont. Et je l'ai surveillé.

J'ai vu les crues lui chatouiller le ventre, j'ai vu les tempêtes emporter des pans de muret. J'ai toujours participé aux réparations. Toujours. Les dimanches je restais au bord de la rivière à jeter des grosses pierres, juste comme ça, pour voir le moment de l'atterrissage où les eaux s'écartent, et où le courant perturbé vient nous éclabousser, moi et les galets. Un jour mon dos a crié, m'a supplié d'arrêter de soulever de la caillasse, je me suis retiré dans ma cabane et j'ai regardé couler depuis ma fenêtre. Un soir les plombs ont sauté, j'ai ressorti mes bougies, j'ai regardé toutes leurs flammes descendre une à une et quand toutes se sont éteintes, le noir n'avait toujours pas envahi la pièce. La rivière me rendait la lumière de la lune, j'ai dû fermer mes yeux pour enfin trouver un peu d'obscurité.

Un autre jour encore, les eaux se sont déchaînées, j'ai dû quitter la cabane, le lendemain le pont était parti. Un nouveau chantier a commencé, j'ai voulu en être bien sûr, j'ai ignoré les plaintes de mon dos. Pas deux semaines que nous y étions qu'une autre tempête se déclarait, des pluies torrentielles, mais je ne voulais pas partir. Je regardais chaque échafaudage monté, chaque jeune pierre fraîchement posée se faire emporter par les vents et l'orage, et finalement on m'a arraché à mon ouvrage. Je ne pouvais rien faire, le pont devait s'en aller, ce ne sont jamais les hommes qui décident de ces choses-là. Un autre plus solide, en fer, plus haut aussi, serait construit deux kilomètres plus loin, là où on rejoindrait des communes, là où ça servirait de passer la rivière. Le mien n'avait plus lieu d'être. Alors j'ai laissé couler, pour de bon.

Un mois plus tard je suis revenu à ma cabane, elle était en sale état mais elle tenait debout. Il n'y avait plus vraiment de fenêtre à travers laquelle regarder, alors je suis retourné au bord de l'eau. J'ai regardé la carcasse du pont qui se décomposait tranquillement, en toute quiétude, peut-être pour la première fois. Puis mon regard est descendu le long du courant et s'est arrêté net. Ça ne se descellait pas facilement, et le scintillement des lumières de midi me faisaient douter de ma vue, mais en contrebas, à la surface, s'élevait un chemin de pierres, des petits rochers émergés, semés par un Petit Poucet pour traverser d'une rive à l'autre. Et ces pierres elles ne semblaient pas prêtes de bouger. Alors ce chemin je l'ai emprunté et j'ai traversé la rivière. C'est ça que je veux t'écrire aujourd'hui. Avec le temps j'ai construis de grandes choses.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig