Parenthèse

Par Inès Labat

Prendre place
3 min ⋅ 20/07/2025

Il y a des parenthèses dont on est nostalgique avant même qu’elles aient lieu et qu’on continue de vivre, même une fois dépassées. Ces moments inversent et étirent le temps.

 

J’ai passé des semaines à y penser, ouvrant un nombre incalculable d’onglets sur mon ordinateur et nageant plus vite à la piscine comme si ça réduisait déjà un peu la distance. Il y a cet ami à qui j’avais fait cette promesse bien avant son départ. Le jour où tu t’en vas, je viens te voir. Alors avant même qu’il s’en aille, j’ai commencé à mettre de côté. Puis il est parti et il a fallu s’organiser. J’ai eu des questions, j’ai fait les listes. J’ai à peu près tout anticipé dans l’idée de ce voyage imaginaire et encore lointain qu’on avait fantasmé à deux. Puis le temps s’est réduit. Dans ma tête j’étais presque déjà partie. Et est arrivé le dernier jour. Demain, à cette heure-ci, je serai dans l’avion.

Le taxi est venu me chercher dans la nuit et mes yeux se sont gorgés d’eau. Avec mon copain on avait passé cette dernière semaine, cette dernière journée et cette dernière nuit ensemble. Accrochés l’un à l’autre, gorgeant l’autre d’amour ; dans l’urgence du départ. J’ai ri d’être si triste de partir alors que cette seule perspective m’avait remplie de joie des mois durant. Ce départ ressemblait à ceux de mon enfance. Je connais bien ça, prendre l’avion. Le passeport, les films sur petit écran et la tristesse des aurevoirs. Comme si, en partant, j’avais toujours besoin de regarder derrière ce que je laisse. Seulement, cette fois, je n’avais pas mes parents pour me tenir la main.

Je suis restée deux semaines à New York et, à première vue, j’ai passé mes journées à chercher des cartes postales sur lesquelles écrire. Ce que je voulais faire de mes journées, c’était raconter ce que j’en faisais. Alors j’ai écrit, aux autres et pour moi. J’ai raconté ce que c’était de rire pour le bruit d’une porte de frigo, d’avoir peur des serpents brandis comme des attractions sur la plage, de me réveiller avec le bruit de la rue et la pluie, et d’aller quand même arpenter la ville à pied. Ce que mes carnets ne savent pas, c’est que je rêve encore de ce grilled cheese du bar d’en bas ou encore de cette voiture tout droit sortie d’un film d’extraterrestres des années 70.

Si je devais décrire ce voyage en un mot je dirais : hybride. Le soir j’étais une habitante de plus. Comme à Paris, on a passé nos soirées dans les bars à refaire le monde. La journée j’étais seule, émerveillée. Sac à dos, casquette et kway. J’ai voulu tout faire, tout voir. Boire un Manhattan à Manhattan. Interrompre l’itinéraire street art du Routard pour faire les fripes à Bushwick. Voir les musées n° 1, 2, 3, etc. ; et réussir à y rentrer avec ma carte de presse. Aller voir une pièce à Broadway – Chicago en l’occurrence. Déambuler dans Greenwich village, Soho, etc. Me donner l’impression d’être une New Yorkaise en allant faire mon footing à Central Park – mais à contre-sens des vrais New Yorkais visiblement.

Parce que c’est les vacances, j’ai oublié d’écouter de la musique pour donner de l’entrain à mon quotidien ou encore que je suis capable de me préparer en moins de 20 minutes le matin. Parce que c’est les vacances, on a passé une après-midi à la plage à Coney Island pour faire des châteaux de sable et on a survolé Hudson et East River en hélicoptère pour mieux voir Manhattan. Parce que c’est les vacances j’ai voulu tester tous les aliments les plus bizarres car au pire, aux États-Unis, c’est au moins gras ou sucré. Et au milieu de toute cette agitation, j’ai rencontré les potes de mon pote – des gars supers avec qui il fait bon rire – mais surtout, j’ai respiré l’instant.

Quand il a fallu partir, les bagages et le cœur plus lourd qu’à mon arrivée, je suis montée dans un nouveau taxi et j’ai dit au revoir. Je ne sais pas quand je reverrai cet ami, ou même si je reviendrai à New York un jour. Alors j’ai ramené des souvenirs comme l’empreinte que ce séjour m’aura laissée. Lego, affiches, magnets, nourriture ; et encore des pleurs pour l’avion. J’ai dans mon téléphone des photos d’immeubles où vivent des personnages fictifs et tant d’autres que je ne regarderai plus avant des années. Quand l’avion a atterri, j’avais l’impression de n’être pas tout à fait rentrée. Il a fallu du temps. Puis on m’a demandé de raconter. Raconter une vie avec ce que ça implique d’impossible.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig