Constellations

Par Pierre Chatut

Prendre place
3 min ⋅ 27/10/2025

À l'hôpital, une nuit.

Sa femme accouche ce soir. Il est le futur père, il pourrait être à plusieurs endroits. 

Il est dans la salle d'attente à regarder ses mains immenses qui ne lui servent à rien, qu'à obstruer la vue des pieds sur le carrelage blanc et de son ombre clignotant au gré du néon au-dessus de sa tête. Les paumes ouvertes vers le plafond, impuissantes, rudes, qui recevront bientôt dans leur creux un cadeau minuscule à cinq doigts, qui feront bouillir le sang qui circule quelque part sous toutes ces couches de cuir. C'est le père en retard, celui qui n'était pas encore là quand le travail a commencé, qui était dans les bouchons, à qui on a claqué la porte et dit Laissez-nous faire.

Ou alors il est aux côtés de la future mère, elle lui agrippe le bras, il est tout aussi impuissant que celui qui est resté dans la salle d'attente. Il encourage comme il peut, se cale sur les respirations de sa meuf, mais il n'est pas tout à fait avec elle, il n'a les yeux que sur les bras. Celui lacéré par les ongles de la seule personne à qui il a donné le droit de le faire, et celui qui s'y accroche justement, de toutes ses forces. Et ça l'envoie ailleurs, il tombe en arrière. Dans le savoir de choses qu'il avait oubliées, qui ne réapparaissent qu'au moment de la descente dans les souvenirs.

Ils ne sont encore que tous les deux, cernés de tas de couvertures, aucune ne couvre les corps, elle ne servent que de barrière avec l'extérieur. À ce moment il est encore loin d'être question de bébé et de ventre bien tendu, il n'y a que des bouts de membres éparpillés ça et là et lui il ne sait plus lequel appartient à qui. Il y a un bras sur lequel il redessine les constellations que font les grains de beauté sur la peau. Il trace le chemin entre chaque point, et dans son sillage, les picots de la chair de poule s'élèvent en même temps que les minuscules poils du bras se dressent. Un toucher tout-puissant, en un temps où ses mains avaient encore du pouvoir. Des doigts lui serrent l'avant-bras, le pressent, pas pour l'arrêter, plutôt pour demander plus de caresses, encore. Ça tombe bien il est loin d'avoir achevé la voie lactée.

Un autre moment sous la douche. Il regarde ses bourrelets, de ce ventre qui un jour avait des abdos dessinés, qui sont descendus en petite coulée de lave le long du nombril, qu'il attrape en les pinçant pour former la bouche d'un personnage grotesque qu'il fait parler de temps en temps. Monsieur Gradubide, jovial mais bavard, vieux beau à la barbichette en ticket de métro, qui lui descend la lèvre inférieure. Il regarde ce corps qu'il n'a pas vu changer et il se dit Ça y est j'ai une dégaine de daron. Et autour de ce ventre s'enroulent d'autres bras qui le ceignent et bercent ses poignées d'amour avec tendresse, il fond les siens dans ceux-là et accompagne le mouvement.

Lui apparaît aussi le savoir des choses à venir. De ces moments où le bébé aura assez grandi pour afficher sur la porte de sa chambre Ne pas entrer. Et où au détour d'un trajet jusqu'à l'école, le bébé se dérobera de la tentative d'étreinte. Le premier câlin refusé, trop proche du portail, à la vue des copains. Et là alors lui se dira À quoi ils peuvent bien servir maintenant mes bras ? Mais une nouvelle pression le ramène à la salle d'opération. C'est vrai il est là, il ne peut faire que ça.

Il passe son pouce le long du bras de sa femme, il relève sa manche et retrouve les petites étoiles qui parsèment sa peau, il retrouve le chemin qui les relient toutes entre elles, il le trace à nouveau. Il a regagné ses repères.




Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig