Petite bonne femme

Par Pierre Chatut

Prendre place
4 min ⋅ 09/03/2025

La belle-mère disait Mado tu perds ton temps à avoir peur pour le gosse, les bébés ça pleure, c'est tout. Mais Mado refusait de l'écouter. Parce que celui d'avant n'avait pas tenu le coup.

Seulement elle ne pouvait pas y faire grand chose alors elle se levait le matin plus tôt pour travailler aux champs, pour finir plus tôt mais aussi pour s'user les mains à faire quelque chose. Pour se sentir moins bonne à rien et se préparer à faire face aux cris. Tous les soirs elle s'allongeait à côté du berceau et elle les regardait, ses mains, et la terre sous ses ongles. Elle était si dure cette terre. Elle s'endormait à côté des pleurs, aussi impuissante que la dernière fois, mais cette fois elle était là. Au fond elle préférait l'entendre hurler, le silence la terrifiait bien plus.

Un soir, des amis de son mari étaient venus de la ville. Ils parlaient bien et ils se tenaient bien, on avait mis une nappe propre. Eux non plus n'étaient pas restés indifférents aux cris du petit. Ce petit, il allait se faire emporter par cette terre si on ne l'emmenait pas faire des soins ailleurs. Personne ici au pays, aucun médecin ne saurait ce qu'il avait, il fallait qu'il voit un spécialiste à la capitale. On avait installé les amis dans la chambre conjugale, sans préciser que ça faisait déjà quelques temps que Mado n'y dormait plus. Cette nuit encore elle s'était postée au sol à côté du berceau, les yeux grands ouverts sans les poser sur son enfant. Elle avait serré ses poings très fort, s'était retournée sur le flan et avait ramené ses jambes pliées contre son ventre. Au réveil elle avait mal à l'intérieur de la joue, elle se l'était mordue jusqu'au sang. Il était tôt mais elle n'était pas parti aux champs, elle avait préparé le déjeuner pour les amis, plié la nappe une fois fini, puis était monté à l'arrière de leur voiture. Cet hiver elle ne rentrerait pas le foin, elle amenait le petit à la ville.

Les amis habitaient un bel appartement à Paris, ils lui prêtèrent la chambre de bonne où elle pourrait rester autant de temps qu'il le faudrait. Le mari connaissait du monde, le lendemain de leur retour en ville, il emmena Mado et son enfant voir un homme qui avait l'air de savoir de quoi il parlait. Il était formel. Le petit devrait rester un mois à la clinique, peut-être plus en fonction de l'évolution de son état. Il s'exprimait bien lui aussi, il avait de son côté le savoir, et l'âge qui va avec, alors Mado n'avait rien répliqué. Elle l'avait laissé lui prendre le petit des mains et le donner à une infirmière. Elle avait regardé la femme s'éloigner au bout du couloir et sa poitrine s'était gonflé d'un grand vide. L'ami la reconduisit à l'appartement, elle se coucha par terre à côté de son lit dans la chambre au-dessus des toits. Le soir au dîner vint la discussion de ce qu'on ferait ensuite, mais il n'y avait pas vraiment eu de débat : Mado restait.

Le lendemain elle se réveilla avec le soleil, elle prit un instant pour regarder les particules de poussière danser dans les faisceaux de lumière. Elle se redressa et regarda sur son bras les traces de rainure du parquet, ce soir elle dormirait sur le matelas. Elle descendit saluer ses hôtes, pris le petit déjeuner avec eux, regarda défiler sur la table les biscottes, les confitures et les bols de café, se saisit de ce qui lui passait sous le nez. Le mari devait partir travailler, sa femme ne tarderait pas non plus mais Mado pouvait disposer de la maison comme elle le voulait. Elle fit non de la tête, elle sortirait en même temps qu'eux. La femme avait dit D'accord, mais il fait froid dehors. Elle lui prêta un manteau. Déjà dehors, Mado regarda ses amis claquer la porte, elle ne pourrait y retourner que dans dix heures. Alors elle pris une rue au hasard et marcha.

Elle imita un temps le pas des gens pressés, tenta d'adopter la cadence, puis abandonna très vite. Eux savaient où ils allaient. Elle prit le parti de suivre les barres de soleil qui dépassaient de certains immeubles, suivre les trottoirs éclairés, traverser quand l'ombre revenait sur elle. Elle aurait bien voulu un peu plus de ciel dans son décor, voire un petit bout d'horizon, mais elle savait ce qu'elle ne pouvait pas se permettre d'espérer de la ville. Alors elle prit ce qu'elle pouvait, les longues avenues de platanes, puis le canal quand elle parvint à l'atteindre. Elle arrêtait son regard sur les cygnes, ils nageaient tous par deux, elle suivait le sillon qu'ils laissaient derrière eux. Elle continua son chemin, ralentit à chaque église qui venait la surprendre à un nouveau coin de rue, se mesurait un instant à leur stature sans jamais y entrer. Elle arriva jusqu'à la Seine, posa les yeux et les mains sur les bouquins qu'on déployait sur des étals, elle en avait rarement vu autant. Elle ne serait pas allée jusqu'à les ouvrir mais elle aimait les toucher. Elle finit sa course dans un parc.

Le ciel s'était couvert, le vent emportait des chapeaux, le banc qu'elle avait choisi était froid. Elle ne comptait plus bouger de là pourtant. Elle regarda les gens et les âges passer, tout le monde ici était là pour jouer, il suffisait de voir de l'herbe. Elle regarda un temps le soleil dans les yeux. Même dissimulé derrière le voile de nuages, il perçait. Elle ferma la yeux et contempla les tâches qu'il avait laissé sur ses paupières. Elle entendit un cri d'enfant et d'un seul trait elle relâcha sa respiration. Le silence enveloppa ses oreilles. Le vide dans la poitrine avait réagit, il prenait un peu moins de place. Elle fixa ses mains, elle regarda les ongles qu'elle avait curés ce matin pendant la toilette. Ici aussi je ne peux rien faire. Que d'être là.

Le petit resta trois mois à la clinique, ils quittèrent Paris ensemble.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig