Par Pierre Chatut
Tu sais des histoires de trésor repêché j'en ai connu dans ma vie. Tous les marins en ont une. Ça et celle qui raconte l'origine de leurs cicatrices. Ils en ont tous une, assez longue pour remplir une bible. Moi j'ai été épargné de ce côté-là, mais on a déjà sorti un truc pas banal de nos filets une fois.
Ça n'avait pas la tête d'un hareng mais ça avait pris leur place et je peux te dire qu'au début on était bien fâchés d'avoir chopé une merde pareille plutôt que du poisson. C'était un coffre en bois, un gros, un qui aurait pu servir de commode, mais il n'avait rien de spécial. Pas de monture en fer forgé, pas de verrou, pas de cadenas et pas de trésor à l'intérieur. Juste un petit gars recroquevillé, trempé jusqu'aux os, blanc comme un cul, lèvres violettes et des algues vertes sous les ongles. Non ne t'en vas pas tout de suite, je ne vais pas te faire l'affront de te faire croire qu'un homme est capable de survivre dans une boîte sous la mer et je vais encore moins m’emmerder à t'inventer une légende de sirène, mais prends-le comme on l'a pris. On a repêché un petit gars dans un coffre, et jamais il n'a prononcé un mot alors jamais on n'a su comment il s'était retrouvé là. Mais il était vivant et on l'a sorti et réchauffé. Le coffre on l'a laissé sécher et on l'a mis dans la cale et on y a rangé nos fringues et nos boîtes de sel.
Le petit gars il est resté trois jours emmitouflé dans une couverture, ses couleurs n'ont jamais eu l'air de revenir et ses cheveux sont restés humides et visqueux. Quand on lui donnait de la soupe, il regardait à travers nous comme si on était aussi translucides que lui. Il n'était pas bien gros, mais on sentait qu'il deviendrait grand. Puis on l'a perdu. Le quatrième jour on ne le retrouvait plus nulle part alors on a ratissé le bateau de fond en comble et c'est moi qui l'ai retrouvé. Il avait posé soigneusement nos habits par terre et les boîtes à sel par-dessus et il s'était remis dans le coffre. Je l'ai pris dans mes bras, l'ai soulevé et constaté par moi-même que des bols de soupe ne lui suffiraient pas, et j'ai entendu sa voix pour la première fois. Il s'est mis à crier et se débattre, à me griffer aussi. Fort, mais comme je te l'ai dis, pas assez pour m'offrir une longue histoire à te raconter là-dessus. Nous on ne savait pas comment le calmer, ni nos mains ni nos voix n'étaient faites pour apaiser un gosse, et de toutes façons, ce n'était pas de douceur qu'il semblait avoir besoin, c'était de son bois. Mais son coffre, on l'a jeté par dessus bord, le lendemain. Il n’a pas plongé pour le récupérer, il n'a pas hurlé à la mort, il l'a regardé s'enfoncer sous les vagues, lâcher ses dernières bulles et il s'est tu.
Parfois le capitaine lui laissait sa cabine, je crois qu'il avait plus de tendresse pour lui qu'il ne voulait le laisser paraître. Je n'ai jamais su si une famille l’attendait sur la terre ferme, mais je serais prêt à le parier encore aujourd'hui. Et parfois, à travers la cabine on entendait le gamin, de nouveau, mais il ne hurlait pas, c'était des gémissements, ceux d’un animal blessé qui appelle à l’aide, à te glacer le sang. Alors on se relayait pour lui tenir compagnie, essayer d'alléger ses souffrances et de l'accompagner, mais personne ne connaissait son mal et on restait là, bêtes, à le regarder se tordre de douleur, et se retourner au sol, dans sa couverture qu'il ne quittait jamais. Ses cheveux ne s'étaient jamais désenglués du sel qui les collait. Un soir où c'était mon tour de le surveiller et de le nourrir, j'ai voulu lui parler. Je lui ai dis qu'il y aurait une fin à tout ça, qu'on ne resterait encore que vingt jours en mer, qu'il devait tenir, qu'on ne rentrerait pas avant, qu'il devait juste tenir. Rien ne me prouvait qu'il comprenait, mais j'avais besoin qu'il l'entende, et puis à force de parler sans interruption, j'ai commencé à lui confier mes propres secrets et mes propres tourments. On finit toujours par faire ça quand l'interlocuteur reste muet. À qui il l'aurait dit ? Un moment un spasme l'a parcouru, qui lui a fait rejeté sa couverture alors je l'ai vu un peu mieux et j'ai compris ce qui le faisait souffrir.
La peau de chacun de ses membres était tirée, si tendue qu'elle aurait pu s'arracher, elle manquait se faire transpercer par des os qui la poussaient dans ses dernières limites, avant qu'elle ne lâche. Le garçon grandissait trop vite, son corps ne suivait pas. Je ne pouvais pas voir les membres s'allonger comme ça à l’œil nu, bien sûr, mais j'entendais par instant comme des craquements, et j'étais certain qu'ils ne venaient pas du navire. Je ne savais pas trop ce que ça faisait, moi, d'avoir un corps qui se réveillait du jour au lendemain et qui réclamait plus d'espace pour se déployer. Moi j'avais toujours eu assez d'immensité dans ma vie, et tout le temps du monde pour pousser et laisser le sel me polir. Cette douleur je ne la connaissais pas et elle me faisait peur, alors j'ai laissé mon quart de surveillance aux autres de l'équipage pour le reste de la traversée.
Le dernier jour, quand la côte a pointé un bout de falaise, le petit gars est sorti de la cabine, il faisait sa taille d'adulte mais son regard n'avait pas vraiment changé, ses traits qui auraient dû être tirés par la douleur ne montraient pas de rides. Il avait un visage lisse, vierge, mais les yeux ne regardaient toujours pas là où étaient les choses, ils s'en allaient vers des lignes invisible, très loin même au-delà de l'horizon. Je n'ai pas osé lui parler, personne à vrai dire, on l'a juste laissé monter sur le pont et circuler au milieu de nous tous. On lui aurait bien dit qu'il pouvait être des nôtres s'il le voulait, on lui aurait bien dit qu'on lui trouverait un chez lui et une famille s'il le voulait, on lui aurait bien écrit une chanson pour lui dire qu'il ne serait pas oublié, on lui aurait bien dit que ça y est, c'était fini. Mais je crois qu'on avait tous honte de l'avoir regardé tant de jours affronter sa douleur alors on s'est tu à notre tour et on lui a laissé sa paix. Il a plongé en direction de la plage, ses cheveux n'avaient jamais vraiment séché.
Mes souvenirs s’arrêtent au bateau, mais je suis à peu près sûr qu'il a rejoint la terre.