Par Rémi Roig
On dirait une femme d’affaires. Pas tout à fait, en fait. Elle a de grands cernes sous les yeux. Une voix douce. Elle dit que beaucoup de choses la gonflent, mais elle fait toujours le travail qu’on lui demande. Sans se plaindre devant ses supérieurs. Elle opine du chef, sourit et fait ce qu’il y a à faire.
Après, en dehors, elle souffle. Doucement. Elle ne se plaint pas du travail, des collègues, des problèmes en général, mais elle dit « je suis fatiguée » ou « ça me gonfle ».
Souvent, elle part. Elle quitte la ville. Le week-end, les jours fériés. Elle part.
Quand elle rentre, elle me dit « je n’aurais pas dû, je crois que je suis encore plus fatiguée ». Mais elle fait toujours ça. Je me demande si elle ne peut pas s’empêcher de faire quelque chose. Elle ne parle pas de loisir solitaire : jardinage, lecture, etc. Elle bouge, elle visite, elle rencontre. Pourtant, elle me dit souvent « j’aimerais ne rien faire, une journée. »
L’occasion ne manque pas, malgré le travail, malgré les obligations. Mais non. C’est comme un impératif, il faut faire. C’est drôle.
Je me demande si elle le sait, si elle s’en rend compte. Au fond d’elle. Ou bien, je me demande, lorsqu’elle dit « j’aimerais ne rien faire » si elle pense vraiment ce qu’elle dit. Est-ce qu’elle en est capable ?
C’est étrange, les gens comme ça. Moi, je pense qu’il n’y a rien de plus facile et de meilleur pour soi que de ne rien faire. Ne rien faire pour de bon. Comme il faut. Se laisser bercer par la vie. Par son corps, ses envies. Suivre le cours de son cerveau, visiter des espaces mentaux inattendus…
Elle ; a-t-elle déjà goûté à ces étranges plaisirs du palais mental ? A-t-elle déjà vu ces lumineux coraux synaptiques au large du golfe de la raison ?
Comme moi, s’imagine-t-elle tout un monde avant de s’endormir ?
Je ne sais pas.
Je ne sais même pas si je dois lui souhaiter ces plaisirs.
Je sais, tout le monde est différent.
Mais je ne peux m’empêcher de trouver ça triste.
Non ? Ou bien, est-ce moi ?
Qu’en penses-tu ?