Par Pierre Chatut
Un dimanche, l’été.
La seule part de moi qui veut s'extirper de la couette est mon pied. Il ouvre une brèche dans l’éboulis de couvertures qui m'ont enseveli. Un tunnel creusé pour retrouver le chemin du monde, celui où l'air et la lumière passent. Il court le long de mon mollet, ce filet de vie venu de l'extérieur, au bout de mes poils trempés de sueur il traverse la pénombre, mais il ne peut pas m'atteindre. Parce que je n'en veux pas de la vie aujourd'hui. Aujourd'hui et tous les autres jours, une même sensation. Levé sans envie, ni de réparer ni de conquérir, ni d'alimenter, ni de faire grandir. Des matins éteints. La sensation d'avoir enfin vaincu l'agitation et la frénésie de devoir exister, s'exprimer, se montrer au monde pour qu'on accepte de m'y faire une place. Je me sens seul sans que ça me blesse. La sensation de m'être vaincu, mais à quel prix, qu'est-ce que j'ai perdu dans la bataille ? Est-ce qu'il me manque quelque chose si je n'ai plus de désirs ? C'est ça de se réveiller dans la paix des bouddhistes ? C'est pour ça qu'eux aussi ils s'enroulent de draps ? L'estomac de mon chat, lui, ne s'encombre pas de questions existentielles et lui fait très bien retrouver le chemin jusqu'à moi. Les griffes dans les cuisses c'est plus efficace pour me faire sortir du lit. Dehors il fait lourd, mes volets entrouverts ne font pas le poids pour me protéger de l'été orageux.
Je descends ma rue de village où je prends normalement le temps de dire bonjour à tous ceux qui fument assis sur le pas de leur porte, les lignes de rideau en macramé qui couvrent leurs épaules, mais la chaleur a balayé les allées pavées, tout est vide. Même les chats avec qui je fais des infidélités de caresses ne sont pas de sortie et je commence à me demander ce que je fous moi là à faire cramer mes semelles sur le sol. Je ne sais plus trop à vrai dire, il y a un grondement qui s'échappait de ma fenêtre, j'ai voulu voir. Je rejoins l'avenue principale mais ce n'est plus une avenue, c'est un fleuve de têtes, une multitude de figures humaines qui se mêlent et s'assemblent pour produire une foule. Le monde afflue, la foule grandit et s'épanche le long de la route, elle engloutit les voitures garées sur les trottoirs. On ne dirait pas, mais au milieu coule une fanfare. Je ne vois rien, je n'entends presque rien non plus, mais je sens les percussions, ça résonne dans ma poitrine. J'oublie de m'écarter, alors il le fallait bien, je me fais emporter dans le flot humain.
Je mets du temps à me tourner dans le sens de la marche, pris entre les passants je me débats peu, je laisse le mouvement m'emmener là où il faut. Mais ballotté de masse en masse, j'atteins sans le vouloir le cœur de la procession. J'avance aux côtés des tambours. Je ne vois que trois choses. Mes pieds, le ciel chargé qui se gonfle de gris, et entre les deux, la bataille infernale qui se joue entre les musiciens et leurs instruments. De ces peaux frappées, tannées à force de recevoir les coups de bâtons pour leur arracher un son. De ces nuques rouges, desquelles coulent une goutte de sueur qui file le long du bras, puis du coude au poignet, aux phalanges, pour filer au bout de la baguette, puis projetée pour éclabousser un public venu voir ce combat au sommet, entre le corps et l'objet, qui attend un craquement, une déflagration. On veut que ça pète. Alors l'orage répond aux appels, et les gouttes de pluie se mêlent à la transpiration. Elles tambourinent sur le goudron, elles en extraient la chaleur et l'odeur de mouillé. Alors la musique redouble de force, les pieds tapent, ce ne sont pas seulement les miens. Le monde danse, fiévreux, on y crève de chaud et autour tout s'évapore, la musique a tout pris. Je frappe encore le sol, mes semelles ont fondu. Je me suis laissé emporter par les tambours.
Je frappe encore.