Par Pierre Chatut
Tonneins, sur un trottoir, l’après-midi.
Personne ne répond à l'interphone, je n'insiste pas, je redescends les trois marches de l'entrée de l'immeuble, je m'assois sur la première, le sac aux pieds. La rue ne donne rien de bien beau à regarder. Juste la grande cheminée en briques de l'ancienne manufacture de tabac. À ce qu'il paraît elle empeste encore la clope mouillée après la pluie, personne ne veut la reprendre à cause de ça.. Une ville grise au bord de la Garonne, grise aussi, en accompagnement du ciel. Tout a pris sa couleur aujourd'hui.
« J'espère que Monique arrive bientôt ». Mes invocations marchent toujours, elle apparaît à l'angle de la rue. Je me relève immédiatement, les bras ouverts en étreinte comme si c'était moi qui l'accueillait. Petite femme avec sa canne et son cabas rempli de courses, elle marche lentement. Le coup de vieux elle l'a évidemment pris comme tout le monde, mais pas dans le regard. Elle me jette le sien d'un air de dire « Tu me cherches, freluquet ? ». Elle me dépasse, ouvre et m'enjoint à la suivre chez elle.
C'est au quatrième sans ascenseur, et que je ne me plaigne pas : elle, elle doit se le taper tous les jours. Je prends la tête, mais je ne fais pas tellement le fier, obligé moi aussi de gravir les marches une à une, avec le mauvais pied que je me trimballe depuis deux semaines. Arrivé en haut, vue en plongée, je me penche vers la cage d'escalier pour mesurer l'ampleur de l'ascension accomplie et suivre la progression de Monique. Sa main glissant sur la rambarde et les sons en écho de sa canne se rapprochent, suivent la géométrie du lieu, repassent sur ses contours anguleux, jusqu'à enfin arriver à ma hauteur. Deux êtres pantelants et essoufflés, regard entendu. « Piouf... » Monique n'est pas la seule a avoir pris un coup de vieux.
Elle ouvre. Les souvenirs viennent se calquer sur l'appartement, c'est toujours le même. Quantité de tissus pastel posés sur toutes les commodes, si ce n'est pas ça, ce sont des bouquins ou des albums photos. Et peut-être même pas besoin de meuble quand il reste de la place sur le parquet. Empilés dans la cuisine là où on peut, des sacs de graines pour les pigeons du balcon. Format familial. Ma chambre déblayée pour laisser assez d'espace pour poser mon sac et mon corps fatigués. Mes pieds prendront ce sursis, ils en ont besoin de ce lit sur lequel je les ai étendus. Le reste de la déco faite de bibelots et de souvenirs pour se rappeler de la vie en Algérie, avant Tonneins. Un intérieur en parfait contraste avec la ville ternie laissée derrière la fenêtre. Quand on va chez Monique, la couleur est en dedans.