Par Pierre Chatut
C'est dur d'expliquer de façon claire, mais en gros j'ai fais escale et je me suis arrêté avant l'arrivée. C'était une station service, en soi elle avait tout de banal. Juste la vue d'un viaduc au loin pour changer. Il avait ses piles et ses haubans, bien blancs, ils sortaient du décor comme des flèches. On aurait dit les tipis de branches qu'on faisait gamin. J'espérais une seule chose c'était rentrer, et en même temps j'espérais une seule chose c'était ne jamais revenir. Un peu machinalement je me suis éloigné des abords de la station, mon bus était en escale pour seulement un quart d'heure, mais j'avais envie d'aller voir ailleurs. Vous savez, il y a la route, et après les rambardes de sécurité pour délimiter la zone de la station. Derrière cette rambarde, il y avait une forêt de bouleaux, hyper dense. Il y avait un truc qui m'attirait là-dedans mais aucune idée de quoi. Le bus partait dans deux minutes. J'ai enjambé la rambarde. Je me suis enfoncé dans la forêt, et passé deux arbres, je ne voyais déjà plus la route derrière moi.
Il ne faisait pas sombre, il n'y avait simplement pas le moindre indice de soleil dans le ciel, tout était gris et brumeux. Pas de repère pour me diriger mais je m'en tapais, je voulais juste avancer et me perdre entre les arbres. Les bouleaux ils ont ces yeux sur leur tronc, on dirait qu'ils vous suivent du regard, ça a commencé à me serrer la poitrine. J'ai levé les miens vers l'écran gris au-dessus de ma tête, il y avait les branches qui montaient vers lui comme des mains tendues, ça faisait des fissures dans le ciel, il se déchirait par endroits. J'ai continué sans regarder mes pieds, le nez levé. Et à force de fixer ce plafond sans couleur, ma vision s'est troublée et tout s'est embrumé autour de moi, il n'y avait plus de ciel, plus de sol, il me restait juste les silhouettes blanches des bouleaux. Ça n'avait plus rien d'une forêt, c'était un champ vierge, parsemé d'obstacles comme des piquets à éviter. Le parcours n'avait rien de rectiligne. Alors j'ai simplement erré, je ne saurais même pas vous dire combien de temps, que ce soit des heures ou des secondes ça ne m'avançait à rien puisque j'avais oublié ce que je comptais atteindre. Mais j'ai fini par m'arrêter parce que devant moi ce n'était plus la ligne droite et blanche d'un tronc de bouleau, c'était l'allure courbée et cassée d'un arbre noir. Il était brûlé, touché par la foudre.
Je me suis approché, il n'avait plus de branche, c'était un pieu fendu par endroits et enfoncé dans le sol. Une allumette éteinte, plantée là au milieu des colonnes d'arbres dressés droits et immenses. Les yeux sur chaque tronc convergeaient vers cet arbre. Je me suis encore approché et j'ai vu que je m'étais trompé, il n'avait pas fini de brûler. Il partait en lambeaux, sur le point de s’effriter complètement au moindre contact. Mais dans ses plaques calcinées, dans les crevasses, des petites lueurs de braise couraient et dessinaient comme des chemins rouges. Ça filait dans le canyon du bois déjà mort. Il luisait encore de vie, c'était une toute petite flamme en son cœur qui le consumait et l'emportait dans sa décrépitude. Mais elle l'animait encore de couleur, elle faisait rougeoyer ce qui allait vite grisonner et devenir des cendres. Par endroits, après le passage de la lueur, des morceaux se détachaient déjà, pour s'écraser et tomber en poussière au sol. J'ai suivi la trajectoire de cette petite étincelle et j'ai posé ma main là où je croyais la voir arriver. L'arbre est parti en charpie. J'ai regardé ma main, elle était noir charbon, je n'avais senti aucune chaleur au toucher. Quand l'arbre s'est éteint, la brume est tombée. J'ai tourné sur moi, je ne savais pas d'où j'arrivais mais j'ai décelé une percée. C'était comme une couloir entre les arbres, sans la moindre obstruction, tout droit. Je l'ai suivi en regardant devant moi, toujours sans savoir combien de temps, et finalement un choc, je me suis cogné la cuisse contre une rambarde en métal. Je n'étais pas à la station mais j'avais retrouvé la route.
Je n'ai pas cherché à regagner l'aire d'arrêt, et le bus n'était certainement plus là. J'ai marché sur la route comme je l'ai fait des centaines de fois au cours de mes voyages, mais cette fois je n'ai pas levé le pouce, je suis resté sur le bas-côté et j'ai suivi les lignes sur le goudron. J'ai suivi les traits et à la fin j'étais rentré. Je suis arrivé devant chez moi, j'avais les pieds en feu. Il ne restait de la vie que dans les jambes, seules elles connaissaient la fin du chemin. Chaque pas s'alourdissait un peu plus, mais j'ai finalement atteins le palier. Je n'avais plus aucune affaire, tout était dans mon sac, dans le bus, mais j'avais mes clés. J'ai ouvert, c'était la nuit à l'intérieur, je n'ai pas allumé tout de suite, j'ai viré mes godasses, elles étaient mortes. J’ai regardé mes pieds, ils brillaient dans le noir. Ils étaient rouges.
Et je me suis effondré par terre. Mon parterre. J'étais pas fâché d'être rentré.