Par Pierre Chatut
Une départementale, la nuit.
Le goudron noir pointillé de bandes blanches filantes qui s'étirent et s'écrasent à mon approche, englouties par la voiture. Une silhouette grise dont les pas patinent sur la route. Elle traverse assez tôt pour ne pas inquiéter ma pédale de frein, les phares ne la dévoilent jamais. Je dois tourner la tête quand j'arrive à sa hauteur pour confirmer avoir reconnu la bonne bestiole. Le renard s'est arrêté pour que l'on croise les regards, la curiosité est encore le meilleur moteur de rencontre.
Son pelage est sans couleur, la nuit efface tout, mais les deux disques d'argent me renvoient la lumière de la bagnole. Noirci de la gueule à la gorge, l'obscurité est venue s'engluer dans ses poils. Il suinte encore de la boue, de la merde ou du sang dans lequel il a trempé. Il ne fera jamais partie de ceux qui crèvent au bord de la route, lui il regarde la mort passer sur les autres et il apprend à s'éclipser avant qu'elle ne le surprenne. Il glisse sous la clôture et reprend sa course dans les champs. Le matin illuminera le brin roux laissé sur les barbelés.
Indifférente, ma voiture file encore sur la piste et m'emmène plus profond dans cette étendue de pays noir dont elle repousse les frontières mètre après mètre à coups de projecteurs. Je ne sens le relief que sous les roues et les gémissements du moteur qui me demande de rétrograder. Poussé la dernière côte, je passe au point mort, je laisse la pente et le poids nous emporter. Rendez-vous en bas. J'ouvre les fenêtres, les collines se taisent, rien ne bouge et la nuit s'est posée sur tout ce qui vit alentours. Seule figure prête à nous tenir tête, l'arbre qu'on a planté, juste là dans le prochain virage. Un tilleul. Si dangereux, si meurtrier, si tentant sur une route si vide où il est le seul obstacle à éviter, alors aussi le seul vrai risque, l'adversaire prêt à mettre fin à ce voyage.
Mais avant lui, une lumière. Une apparition blanche, immédiate, éblouissante, tyrannique. Elle me commande de tourner le volant, et en soldat docile je m’exécute et me plie à l'urgence. Je fais un tour du côté du fossé, j'y finis ma course au fond. Quand je sors de la voiture la lumière blanche a disparu, ne restent que mes feux de détresse pour ponctuer l'obscurité de touches orangées. De l'autre côté de la route le tilleul nous regarde avec pitié. Je me réfugie sous sa cime. À travers les branches, quelques étoiles mais pas de lune. Le vent s'est levé, les hautes herbes reprennent leurs prières, s'élèvent et se prosternent, s'élèvent et se prosternent. Les sons de la route résonnent au loin. Une circulation ininterrompue et indifférente au camarade tombé au combat quelques kilomètres plus loin. Et puis un hurlement animal, envoyé vers le ciel comme un pleur pour se recueillir. Ou bien un ricanement, je ne sais pas. Je laisse la voiture lancer ses signaux d'alerte, moi je glisse sous une clôture et je m'enfonce dans les champs. Ce pays n'est pas sans couleurs, ses vallons sont trempés d'un bleu profond. Je me dilue dedans le temps de la nuit.
Au matin quand le dépanneur évacue ma caisse pour la sortir de mon mauvais pas, il me demande où est-ce qu'il nous emmène. Je lui réponds que je ne sais pas, qu'il pourrait peut-être me remettre sur le chemin. Vous n'avez pas changé de plan ou d'itinéraire, il me demande. Non à vrai dire je n'y ai pas vraiment réfléchis. À quoi bon faire des sorties de route alors, il me demande.
Les premières brises du matin détachent des barbelés le tissu brun arraché de ma chemise. Je ne sais pas où il est parti.