On verra.

Par Rémi Roig

Prendre place
3 min ⋅ 17/08/2025

– Ça ne m’amuse plus. Plus du tout. C’est dommage mais c’est comme ça. Désolé ou pas.

Les bruits de la gare, les pas pressés, les circulations de valises à roulettes, le jingle et les annonces des trains en gare, en retard, l’écho qui monte, tout un tas de bruits qui papillonnent.

– C’est pas grave.

– Je n’ai jamais dit que c’était grave.

C’est une rupture.

Là, on ne sait jamais, vraiment, où la rupture a commencé. On ne sait pas vraiment. Peut-être juste, que les chemins ont été pris différemment dans la vie. Il y a quelque chose comme ça.

C’est toujours étrange, de voir les mêmes personnes ne plus s’aimer. Ne plus s’aimer comme elles s’aimaient. Il y a quelque chose d’illogique. On ne le croirait pas. On le voit, quelque chose change, dans les visages, les expressions, certaines mimiques disparaissent, les yeux se baissent, les sourcils se froncent. La mâchoire est plus crispée. La voix aussi, est moins montante, elle se baisse, s’affirme. Là, quelque chose ne va pas. Ne va plus. C’est toujours étrange de se dire à quel moment la chose est récupérable ou non. Là aussi, on ne sait pas vraiment. Il y a parfois des événements qui font que c’est récupérable, quelques fois, c’est plus profond ; d’autres diront que c’était là depuis le début. Ce sont des paroles d’Évangile. Il n’y a jamais rien d’aussi précis.

Eux, ils s’aimaient. Vraiment. Ça se voyait. Leur visage s’allégeait lorsqu’ils s’apercevaient. Ils avaient ce petit four rire qui montait lorsqu’ils marchaient l’un vers l’autre dans la rue. Ils avaient le cœur léger dès qu’ils se parlaient.

Et puis les gens changent. On le sait. Chacun dira qu’il n’a pas tant changé que ça. Mais chacun change. Comme tout le monde. Et ce qui était bien au début tombe un peu. Devient plus morne, plus banal. Il n’y a plus d’affect. Quelques fois même, il y a du mépris. On s’est trompé, on s’est pris la tête. On ne voyait pas les choses sous le même angle. On s’est délaissé.

Ils ne se voyaient plus assez peut-être. Ils se voyaient quand même. Non, ce n’est pas ça, ils se voyaient, mais il n’y avait plus d’échange profond. Il ne restait que le superficiel. Le « comment ça va ? ». Il ne restait plus que ça, les centres d’intérêts ont divergé, ils pensaient chacun à quelque chose d’autre, avaient un autre idéal, un autre objectif de vie.

Ils quittent la gare, le pied lourd. Le calme dans ce brouhaha. Ils sont dehors, il fait froid. Un temps sec.

Ils se regardent. J’ai l’impression qu’ils se contemplent une dernière fois. Il y a peut-être même une pensée : « si seulement quelque chose… », du regret, de l’amertume, je ne sais pas.

C’est toujours un peu triste, ce genre de scène. On sait qu’il y a une douleur. La douleur de voir un petit peu de bonheur s’envoler. Un bonheur à venir qui s’attendait d’un côté ou de l’autre.

Ils rentrent ensemble. Aucun mot n’est sorti mais ils savent. Quelque chose cloche. Hier midi, il lui avait envoyé les cartes sur la table et avait lâché « ce n’est plus la peine de jouer ! » et puis une dispute. Une petite. Très courte. Le ton montait mais il n’y avait rien de terrible, rien de violent. Juste une dispute passagère, de fatigue, de lassitude. Mais une dispute qui cachait quelque chose. Un agacement certain.

Là, ils vont monter à l’appartement. Ils vont dormir. Après, ça sera fini. Il n’y aura plus rien. Presque plus rien. Quelques ruines, tout au plus. Le calme. La tristesse.

La solitude, aussi.

On verra.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig