Le bateau de Thésée

Par Pierre Chatut

Prendre place
5 min ⋅ 29/12/2025

Automne 2023, un après-midi froid.

Je partage une bière avec l'ancienne propriétaire de la Clio Campus blanche qui est maintenant la mienne. Georgina pour les intimes, pour changer de Titine. Le contrat est signé, les assurances sont prévenues, ne reste qu'à trinquer pour sceller le passage de volant et se souhaiter bon vent. Cent soixante-trois mille au compteur, mais c'est comme si je l'emmenais faire son premier kilomètre. À moi aussi.

Automne 2023, 163 056 km. Je fais le tour des casses pour trouver une serrure de porte arrière droite, celle de Georgina ne ferme pas quand je verrouille le reste de la voiture. J''attends devant un comptoir sur lequel on me pose l'assemblage de métal, un nombre inscrit dessus au marqueur blanc. Le prix, ce sera en liquide. Je fais le tour de la zone commerciale pour trouver un distributeur de billets.

Printemps 2024, 164 207 km. Je tire de toutes mes forces sur le pommeau du levier de vitesse. Le tutoriel vidéo avait prévenu que c'était la partie la plus délicate à accomplir. Je tente de le tourner dans tous les sens, le dévisser, le glisser vers le haut d'un coup sec, rien ne bouge. Il y a quelque chose que je fais mal. Le plastique me nargue, impassible, à me fixer avec son œil de cyclope l'air de dire Fallait pas essayer de me déloger mec. Le vide dans mon esprit, la grande inspiration, la frustration qui s'évacue par tous les pores de ma peau, puis le silence. Je tire le pommeau dans un seul souffle. Il ne se détache pas d'un centimètre. Je regarde le nouveau pommeau en faux cuir, encore dans son emballage plastique, posé sur le siège passager. Lui aussi me regarde l'air de dire Qu'est-ce que t'attends pour m'enfiler, mec. Tendancieux, mais je partage son impatience. L'ancien me restera dans les mains quelques minutes plus tard, quand j'aurais arrêté d'essayer.

Fin d'été 2024, 169 844 km. Un nouveau comptoir sur lequel m'accouder, sous une enseigne « Multi-services » : talons minute, cordonnerie, reproduction de télécommandes, clefs minutes. Le patron inspecte ma clé de voiture, fait coulisser un couvercle que je n'ai jamais réussi à ouvrir, change la pile, et c'est reparti pour un tour. Décidément Georgina a un problème avec la conception de verrouillage central.

Automne 2024, 173 773 km. Je m'arrête sur la bande d'arrêt d'urgence. Dehors c'est la plus grosse pleine lune que j'ai vue de ma vie. Son œil blanc écrase les collines et les fait se plier sous son poids. Je savais bien que le bruit n'était pas normal après avoir passé le péage. Je regarde le pneu éclaté, c'est comme si un animal sauvage y avait déchaîné ses griffes. Le caoutchouc crevé a l'air de rendre son dernier souffle devant moi. Le vent des voitures qui passent me gifle le dos. Avant de pouvoir remplacer mon pneu par la galette qui attend sagement dans mon coffre, je me mets derrière la glissière de sécurité pour appeler et prévenir que je ne rentrerais pas de suite, et pendant que la sonnerie résonne dans mon oreille, je me dis Il y a quelque chose que je dois faire mal.

Automne 2024, 173 879 km. J'attends à l'intérieur, j'ai besoin de me calmer un peu, fermer les yeux, respirer et laisser cette crampe d'estomac qui me serre le bide s'en aller. Je dois juste souffler, faire le vide. J'actionne la manivelle pour descendre mon siège et m'allonger. Très bien, mais je n'ai pas aimé le Crac qui l'a accompagné. Je tente de redresser mon siège et je vois déjà ce qui m'attend. Le premier garagiste trouvé qui me dit que c'est le ressort de la manivelle qui a pété, que le changer demanderait de tout démonter pour une pièce qu'ils n'ont pas forcément, et que le moins cher sera de changer le siège directement. Le tour des différentes casses encore une fois, et les employés qui disent Oui peut-être qu'on a des Clio Campus qui nous arrivent dans deux jours, et restez et attendez, j'ai ça et on vous fait un prix si vous le prenez maintenant. Et pendant tout ce temps, sur ces routes sillonnées à la recherche d'un nouveau trône, la conduite le dos bien droit, sans dossier et les abdos qui travaillent encore plus que lorsque je n'avais que des crampes d'estomac. Alors avant de me lancer dans tout ça, je me rallonge un coup dans le siège, je monte la radio.

Automne 2024, 175 596 km. Je n'ai pas le temps je suis attendu, j'explique la situation rapidement au garagiste. Le recul sans regarder derrière, le poteau. Il détache les morceaux de scotch qui maintiennent la plaque d'immatriculation cabossée, il la troue à la perceuse entre deux lettres et la revisse droite, fixée comme il a pu au pare-choc. Ça ira largement, c'est que je n'ai pas le temps, mais j'ai compris j'ai compris. Les faux départs sont à accueillir aussi. Un pensée terrifiante m'a maintenu les yeux grands ouverts ce matin jusqu'à l'heure du réveil. Je ne peux pas ne pas partir, mais je ferai attention sur la route, promis promis, j'ai compris.

Hiver 2025, 180 103 km. Quand je rouvre les yeux, les phares arrière du camion devant moi s'allument, j'arrive trop vite, je freine, Georgina ne comprend pas, elle vire de bord, traverse deux voies en faisant des tours sur elle-même, sans se faire percuter. Elle finit sa course en tapant le feu avant droit sur la glissière en métal. Je me palpe, je n'ai rien. Je sors, la peinture blanche a pris de belles rayures, les grilles du radiateur se sont légèrement décrochées, c'est le phare qui a pris le plus, je n'y touche pas de peur de me couper. Je retourne au volant, je remet le contact, tourne la clé, Georgina me dit Je peux toujours rouler sans problème. Elle ne m'offre pas de mettre fin à mes plans, de tout arrêter, toujours pas cette fois. Si je le veux j'arriverais en cours avec seulement un petit quart d'heure de retard ce matin. Je vais finir par me tuer sur la route. Le message est clair pourtant dans ma tête. Il ne faut plus continuer comme ça, je fais les choses mal. Je commence à sincèrement regretter l'absence de trains en Ardèche. Il faut que je dorme.

Printemps 2025, 191 358 km. Nouvelle plaque en résine, mais je me suis trompé sur les essuie-glaces. C'était ceux à l'avant que je devais changer. Ce sera pour une autre fois, je supporterais les traces en demi-cercle sur le pare-brise encore quelques kilomètres.

Été 2025, 197 402 km. Il pleut à petites gouttes, des arcs se dessinent sur la vitre au rythme des allers-retours du caoutchouc sur le pare-brise accompagné de leur meilleur crissement. Je regarde la dernière trace du soleil entre les nuages rougir et dorer la crête des montagnes qui nous entourent et leur ombre descendre jusqu'à nous dans la vallée. Je regarde le sourire à ma droite qui s’élargit lorsqu' apparaît un chat seul au milieu d'un champ, qui se tient comme si ça avait toujours été le sien. Je prépare Georgina à affronter les lacets de goudron qu'on devra se fader pendant une partie du trajet, avec la hâte de trouver, une fois sur le plateau, la nuit et les étoiles qui la ponctuent. Sinon à quoi bon toute cette route si ce n'est pas pour la vue ? Se faire quelque chose de bien un peu. Je ne fonce pas, ce soir on a tout le temps de rentrer à la maison.

Automne 2025, 199 219 km. Georgina ne passera peut-être pas le contrôle technique. J'attends les dernières interventions sur le pare-choc arrière, souvenir du poteau de l'année dernière. J’attends le verdict de la contre-visite et je me dis Putain mais qu'est-ce que j'ai hâte de ne plus dépenser pour cette bagnole, putain si ils pouvaient me dire que c'était fini. Mais je lui ai promis, que je ferais tout ce que je peux pour lui faire franchir les deux-cent mille. Je me le suis promis. Mais certaines choses ne sont pas entre mes mains. Mon garagiste me rend Georgina avec un nouveau pare-choc, rouge pétant pour lui faire un maquillage de clown souriant à l’arrière-train. Le charme des secondes jeunesses. Mais alors qu'est-ce que je fais si on me dit finalement Vous êtes bon, elle peut encore repartir pour deux ans. Ça je ne sais pas trop, je sais qu'elle en a dans le ventre mais la suite je ne la vois pas. Un petit coup de peinture sur les égratignures peut-être ? Des pneus quatre saisons ? Et combien de kilomètres en plus ? Je ne peux que nous souhaiter un peu plus et de ne pas savoir quand ça s'arrête. Ces choses-là méritent l'incertitude.

Ne reste qu'à nous soumettre à la faveur des vents.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig