Hell’s Gate. Un après-midi, une station, loin d'ici.
J'aurais dû lâcher l'affaire pour la journée mais je n'y parvenais pas, parce que la nuit était loin de tomber, parce que peut-être il y aurait encore quelques voitures qui passeraient par cette route. Qui s'arrêteraient faire le plein et qui, pour une fois ne seraient pas pleines à craquer d'affaires de pêche ou de passagers méfiants et peu enclins à laisser un inconnu s'asseoir sur la banquette arrière. C'était un gros peut-être parce que ça signifiait aussi vouloir se supporter dans une voiture pour les cinq prochaines heures et les trois-cents et quelques kilomètres qui nous séparaient du prochain village. Je croyais ne pas leur en tenir rancune, mais peut-être bien que si en fait, parce que de la place je n'en prenais pas tant que ça et on ne pouvait pas dire que j'avais l'air menaçant. Sale peut-être, mais pas menaçant. Et comment voulez vous qu'il en soit autrement sur une route pareille, où la poussière projetée a repeint les arbres en rouge ?
J'envisageais de commencer le chemin à pieds, dans mes quelques élans de folie, juste pour montrer que j'étais prêt à avancer quoi qu'il en coûte, que me faire récupérer par une voiture ce n'était qu'un coup de pouce, que ça me faciliterait le trajet, mais que je l'aurais traversée de toutes façons cette putain de route. Suffisait de se délester d'une bonne partie des affaires de mon sac et de les remplacer par le maximum de bouteilles d'eau que je pouvais prendre, parce qu'il ne fallait pas être bête, il n'y a que l'eau qui compte ici. Je ne m'embêtais même pas à compter les jours de marches, quelqu'un me prendrait en stop avant, pas grave si c'était suscité par la pitié. Heureusement il me restait encore un peu de raison pour m'empêcher de le faire. « Should I stay or should I go ». Pas mon premier affrontement mental à sonner comme la chanson, et en bon marcheur mon cerveau aimait faire tourner ça en boucle.
Il y avait du monde à la station, pour la plupart beaucoup de gens qui avaient posé leur caravane pour la semaine, voire plus, sur le terrain de camping à côté. Des touristes de station service, il n'y avait qu'ici qu'on pouvait voir ça. Mais c'est vrai, rares sont les stations services plantées au milieu d'un immense paysage de savane, à côté d'une piste d'atterrissage pour aéroplane. C’est vrai, on reçoit le courrier par avion ici. Il y avait des gosses qui jouaient autour de cette station, c'était ça leurs vacances. Un moment j'ai arrêté de regarder la route et son horrible absence de circulation, pour me concentrer sur eux.
Les gamins en train de récupérer des calebasses dans les arbres et les fendre au sol pour en récupérer les graines. C'est là où j'ai lâché je crois, je me suis détourné, je suis allé les voir pour les aider à en faire tomber d'autres. J'ai déplié le mât de ma tente pour en faire une longue canne et l'envoyer fourailler dans les branches. Je pouvais bien le sortir, de toutes façons j'allais reposer la tente ici ce soir et profiter un peu de regarder la vie autour de moi, peut-être même y participer.
Au moment de payer pour une nouvelle nuit, la dame au comptoir de la station m'a dit simplement : « On ne vous aurait jamais laissé partir d'ici à pieds ». J'avais déjà le sac posé au sol, mais un autre poids venait de m'être retiré des épaules.
