Dans les couches de roches parfois je cache des mots. J'arrache de mon carnet une page, je la plie et je la glisse dans les feuillets calcaires de la montagne. Elle n'est destinée à personne. Les hirondelles qui bataillent dans les escarpements la dénicheront un jour sans doute, mais ce n'est pas pour elles non plus. J'ai peut-être simplement besoin de coincer ces papiers quelque part, qu'ils s'effritent ailleurs que dans un livre. Ils serviront de marque-page à tous ces endroits où je me suis arrêté. Je ne fais que laisser à la montagne le soin d'engloutir certains de mes souvenirs, ceux de comment je suis arrivé là. Je les abandonne entre ses plaques, dans le secret de ses ardoises. Si le Pilon du Roi venait à s'effondrer par exemple, une page finirait par se détacher des graviers et s'envolerait, je me souviens de laquelle. C'était ma rencontre avec Penelope. Elle ne me répondait pas mais j'aimais lui parler.
“J'ai mis du temps à me rendre compte que tu me suivais toujours. J'avais pris tes respirations essoufflées pour autre chose, le passage d'un train au loin, le son des usines en écho dans la vallée, mais ça n'avait rien à voir vraiment avec ton râle lent et profond qui ne s'éloignait jamais. Je me suis retourné à force mais je ne te voyais toujours pas. Tu pressais faussement le pas pour me rattraper, à chaque occasion de renifler une plante suspecte, tu sortais du chemin caillouteux pour apaiser tes coussinets sur la mousse au bord des chênes. Mais ton halètement ne disparaissait jamais alors j'ai compris que je ne te sèmerais pas et que la balade, du début à la fin, je la ferais avec toi. J'avais plus ou moins deviné que tu habitais en bas au départ de la randonnée, donc ta maison je n'allais pas t'y soustraire trop longtemps et si tu tenais tant à te faire les mollets, c'était ton affaire. Nous ne ferions que partager quelques heures et un itinéraire. Je me suis arrêté pour te laisser me rejoindre, puis tu as ouvert la marche pour le reste de la balade, heureuse comme je ne le serais jamais, à dandiner ton derrière et à balancer la queue de gauche à droite comme un essuie-glace. Petit boudin de poils noirs, je ne sais pas quand j'ai décidé de te nommer Penelope. Je ne l'ai même pas essayé sur toi à voix haute pour voir si tu y répondais. Ce nom je l'ai juste laissé faire son chemin dans ma tête. Il n'y a que moi qui sait que tu t'appelles comme ça. Penelope la bombe latine, petite staffy aux pattes courtes et au sourire enjoleur. On a fait une pause avant le sommet, je ne sais pas si tu as admiré autant que moi les grandes cheminées d'usines qui s'élevaient en bas, et la Sainte-Victoire toujours de sortie dès qu'on s'éloigne un peu de la ville. Je n'avais prévu ma gourde que pour un. J'ai fais de mon mieux pour partager équitablement les ressources et garder autant que possible l'eau dans le creux de mes mains, juste le temps pour toi de la rattraper à grandes lampées. Je n'ai pas tenu longtemps et j'ai fini par abandonner et te faire boire à la gourde.
Les plus grosses sueurs sont passées la première heure, puis le chemin nous a été plus favorable, il s'est aplani quand il a senti que nos chevilles commençaient à se mettre en berne. La ligne de crête jusqu'au piton tu l'as sifflée sans broncher. On a commencé à croiser d'autres promeneurs, parfois accompagnés de leurs propres compagnons dandineurs, tu ne t'es jamais refusée à la socialisation. Je savais finalement moins comment me tenir moi quand je voyais les maîtres rappeler leur chien et espérer que j'en fasse de même avec le mien. Mais tu n'as jamais changé de cap, les autres marcheurs représentaient une curiosité, mais pas assez grande il faut croire pour que tu les suive à leur tour. J'avoue pendant trois secondes je me suis senti spécial, j'ai finis par jouer le jeu et te faire des petits claquements de bec pour te rappeler au pied quand on croisait un vélo. Arrivés devant le Pilon du Roi, tu m'as attendu une heure, tu m'as regardé traîner, observer les alentours, Marseille et le Frioul au loin, Gardanne et Berre de l'autre côté. Tu m'as vu retirer mon t-shirt pour le laisser sécher sur les pierres, abandonner mes chaussures pour faire profiter la montagne de mes pieds nus et monter sur un rocher auquel tu n'avais pas accès. Tu en as fais le tour pour trouver un autre point d'escalade, mais cette fois-ci je suis resté inatteignable. Alors tu t'es postée au pied dans l'ombre de la pierre et tu n'es pas repartie, tu as patienté. Je te raconterais bien pourquoi j'ai voulu venir ici, que ce rocher c'est celui qu'on voit depuis le cimetière de Bouc Bel-Air, que mon grand-père y est depuis des années mais que ça fait bien longtemps que les cyprès ont trop poussé pour qu'il nous y voit encore, mais que dans le doute je lui envoie des signes et le bonjour de tout le monde pour lui rappeler qu'on ne l'a pas oublié. Mais finalement je ne sais pas ce que tu en comprendrais, moi je n'ai pas tant pensé à lui au cours de cette balade, j'ai juste profité de ta compagnie. Alors je vais laisser ces mots ici, je pose une bise à René et je redescends te voir, qu'on finisse la balade et que tu me ramènes à ta maison.”
Ces mots ne m'appartiennent déjà plus, qu'ils se fassent digérer par les pierres et au vent les restes.
