Échelle

Par Pierre Chatut

Prendre place
2 min ⋅ 20/10/2026

L'ombre du parapente se balade sur la crête, sa forme se tord et gondole sur les rochers, ce sera sans doute la seule fois de ma vie que je la verrai détachée de mes pieds. L'altimètre cadence notre montée comme un métronome, je ne sais plus où nous en sommes mais plus rien ne fait la taille que je lui connaissais. Les fourmis en bas nous font signe de la main, je leur renvoie les salutations. Dans une heure ce sont les mêmes qui nous regarderont de haut depuis le sommet, quand nos pieds rejoindront celui de la montagne. Mais le plancher est loin encore, bien assez pour que j'oublie qu'il finira forcément par me retrouver. Un trou d'air me le rappelle bien vite pourtant. La chute n'a pas duré longtemps, juste assez pour entendre les bips s'affoler des mètres que l'on a perdus, puis regagnés plus loin, au prochain ascendant. Notre vol ne tient pas tant de la chasse aux courants que d'une valse. Le tourbillon d'air chaud nous emporte, plus loin du sol encore, et l'on se jette dans les bras du prochain partenaire de danse, tout aussi prompt à nous faire valdinguer et nous propulser au suivant, et ça jusqu'à perte de souffle. Mais un vol ça ne s'épuise pas facilement quand on se garde à flanc de falaises. Les vents se heurtent à la roche, n'ont d'autre choix que de suivre le tracé que leur oppose le relief, alors leur détour gonfle notre voile et nous pousse une nouvelle fois. Mon pilote m'annonce qu'on est à deux-cent mètres au-dessus de la Sainte-Victoire.

Mon corps flotte dans un espace qu'il ne devrait jamais connaître. Sa masse s'est détachée de celles d'en bas, pas un membre, pas un centimètre de peau n'est encore retenu par la terre. Il existe seul. Quasi seul, abstraction faite du pilote et de la toile qui ralentissent activement notre chute. Je ne fais plus partie du paysage, il est sous mes yeux et il n'existera plus jamais de cette façon une fois l'heure de vol passée. Il pourra y ressembler, pris dans les contours d'un hublot ou d'un écran, mais ne sera plus jamais infini. Des figures mouvantes passent sous mes pieds les unes à la suite des autres, en file ordonnée. Les ailes déployées comme de grandes mains, le plumage fauve et la tête grise, crâne à découvert. Un, deux, trois, six, sept vautours. C'est la première fois que je vois le sommet de leur tête. Ils ne rentrent pas au bercail, ils sillonnent les environs comme nous. Le premier attrape un courant ascendant, entame sa ronde dans les airs, comme nous l'avons fait je remarque, mais c'est nous qui les imitons. Bien plus efficaces que nous, ils prennent le large et redeviennent des points dans le ciel. Pour nous il est l'heure de lâcher l’air de la montagne et retomber doucement.

Le sol nous fait des avances, ses champs qui n'étaient que des petits rectangles jaunes se préparent à redevenir les étendues d'herbe qu'ils avaient toujours été pour moi. En l'espace de quelques secondes, mes pieds qui auraient pu écraser des arbres se font ridiculiser par l'amplitude de leurs ombres projetées à terre. J'entends les aboiements d'un chien trop heureux de venir nous réceptionner et les cris de ses maîtres qui tentent de le rappeler. En quelques secondes mes pieds s'ancrent de nouveau à la terre, je fais corps, de nouveau. Un dernier courant d'air me tire en arrière le temps que la voile tombe elle aussi à plat. L'heure de vol n'a pas suffi à me faire perdre mes habitudes de bipède, je retire mon casque, le baudrier et mes chaussures, et je piétine l'herbe. Je jette un œil à la montagne qui nous a regardé chuter. Elle nous a laissé vivre les choses à sa hauteur mais nous a vite fait reprendre notre place et nous remettre à la bonne échelle.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig