Ça va être long

Par Pierre Chatut

Prendre place
2 min ⋅ 08/09/2026

Je sors de la douche et je revois ce visage dans la glace. Il n'y a pas si longtemps il était là dans ce même cadre, déformé et érodé par les larmes. Les cils longs et trempés, bien tirés par le sel, et les yeux implorants. Ils demandaient quand est-ce que ça finit, ils suppliaient que ça cesse. Que les vannes se coupent, que le flot arrête de couler, que les sillons arrêtent de se creuser dans mes joues. Mais ce n'était pas au niveau des yeux que le problème se logeait. La tristesse se puisait par la bouche. Les commissures des lèvres tombaient si bas sur le menton, leur pesanteur était si forte que les paupières, emportées par le mouvement, ne pouvaient que céder sous leur poids. Alors je n'arrêtais plus de pleurer, ma bouche s'effondrait et je ne savais plus tirer cet arc dans l'autre sens, j'avais le goût de mes yeux au fond de la gorge. Mais encore une fois ce n'était pas vraiment là que le problème se logeait, c'était plus loin que la gorge. À suivre encore un peu le torrent, on y arrivait, la pompe à larmes elle se cachait dans la poitrine. Seulement les appareils de la poitrine c'est ce qu'il y a de plus dur à réparer, on n'est pas toujours équipé, en tout cas je ne l'étais pas. J'ai plutôt laissé la chaleur de l'été m'assécher, tarir la source autant que possible. Je finirais bien par m'user les eaux, avec le temps tout passe sous les ponts.

Je ne peux pas dire que cette fois devant le miroir a été la dernière mais c'était probablement la plus spectaculaire. Pas tant par le débit que par la quantité de choses que les larmes avaient dragué, sorties des remous intérieurs. De mes yeux avait jailli un désespoir profond qui s'était répandu un peu partout, il ruisselait de mes épaules, descendait jusqu'aux chevilles et me paralysait. C'était une phrase qui se diffusait dans la peau dans les muscles, tous les recoins où elle pouvait se loger et s'installer durablement. « Ça va être long ». Pour aller mieux ça va être long. Interminable. Il y avait cette chose dans mon regard que je venais de saisir et qui s'abattait sur moi. Dans les pupilles vitreuses, le reflet du chemin qu'il faudrait emprunter pour aller moins mal. Pour perdre ce qui m'avait tant alourdi. Les larmes ce n'était rien du poids de ce que j'avais à abandonner, c'était peut-être le plus facile à laisser tomber. Un chemin dont je ne voyais pas de fin. Ça va être long et je ne suis même pas certain d'être capable d'entamer le premier pas. J'étais resté encore une heure dans la salle de bain.

Ce soir j'ai rincé le chlore de ma peau et de mes cheveux, j'ai épongé les joints et le carrelage et je me suis passé la serviette sur le visage en premier. Je le découvre au miroir et il n'est peut-être toujours pas bien différent de celui que j'avais capturé en ce temps de grande détresse, mais quand je regarde je ne capte pas la même chose. Le chemin je le raconterais bien un de ces quatre pour le paver de mots, un jour peut-être. En attendant j'en retirerais bien quelques uns de ces mots qui m'ont accompagné devant cette glace. Tout ce que je vois aujourd’hui dans le reflet c'est quelqu'un qui revient de la piscine, bien lavé bien lustré, et tout ce qu'il reste à en dire c'est que je crois bien que « Ça va ».

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig