Taille

Par Pierre Chatut

Prendre place
1 min ⋅ 04/05/2026

Il y a cette fontaine à laquelle j'aime bien m'arrêter pour me rafraîchir le gosier, la nuque et le front. Je dessine des traits d'eau au-dessus des sourcils, chaque fois c'est comme un petit baptême et je lève les yeux vers le clocher de l'église qui se dresse à côté, je laisse les gouttes descendre mes paupières et troubler ma vision. Chaque fois je ferme trois secondes les yeux pour écouter le clapotement sur la pierre, de ces sons qui m'apaisent et me rassurent. Tant que l'eau s'écoule... « Regarde le monsieur il s'arrose ! »

La voix vient d'en haut, un balcon d'où se devine une silhouette à deux têtes, l'une au-dessus de l'autre, presque posée comme un totem. De la tête inférieure se détachent des mèches de cheveux qui tombent et s'envolent en bas de la rue. Une main se pose sur le sommet de son crâne et la revisse sur les épaules, regard droit devant. « Arrête de bouger je vais te couper une oreille. » Les ciseaux continuent à désépaissir la tignasse du garçon, lui aussi sait se faire rafraîchir à sa manière. Je fais un signe de tête à la mère et son fils avant de les dépasser mais tous deux sont déjà trop absorbés par leur entreprise, assis bien droit en tailleur l'un derrière l'autre, en quasi méditation.

Je passe la main dans mes cheveux, eux ont déjà eu leur entretien et ça se voit sur l'ombre projetée au sol que la silhouette n'est plus la même qu'avant, on aperçoit mon cou de nouveau, je l'ai dégagé. La barbe c'est autre chose, j'y passe mes doigts et je ne les retrouve plus. À force de touffes indisciplinées et inégales, l'évidence de la coupe s'impose. Alors le premier lavabo venu, son miroir tacheté de postillons et son néon défectueux. Les ciseaux et le peigne maniés sans harmonie d'une main à l'autre, faute de rasoir. Le croisement de gestes maladroits avec pour seule directive de ne pas se trancher la gorge par mégarde. La difficulté reste de faire disparaître les poils, qu'ils soient sur le robinet, autour du siphon ou sur la poitrine nue. Il restera forcément des traces, on ne laisse jamais un lavabo indemne d'un rasage. Faire un visage propre c'est transférer la saleté sur un nouveau support, alors tant pis si c'est maintenant l'évier qui est barbu. J'asperge de nouveau ce visage, je le purge et l'arrose. Derrière les tâches de dentifrices il y a le reflet d'une nouvelle tête, encore. Rien de mieux pour faire repartir les plantes qu'une bonne taille.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig