Dom

Par Inès Labat

Prendre place
2 min ⋅ 15/11/2024

C’est moi qui ai choisi ce prénom. Dom pour Dominique. J’ai voulu lui donner un prénom mixte, dans le doute ; ça n’empêche que je dis toujours « il ». La tentative d’inclusion a échoué. Dom c’est mon animal de compagnie. J’ai jamais pu déterminer son sexe parce qu’en fait je ne l’ai jamais approché de très près. Est-ce que ça mord un cygne ? Ça pince peut-être ; en tout cas j’ai aucune envie de me retrouver le doigt dans le bec. Je n'ai pas de cygne chez moi – dans mon appartement je veux dire – vous vous en doutez. Il n’empêche qu’il me tienne compagnie.

On se voit tous les samedis matins. On n’a pas vraiment rendez-vous mais il est là, et moi aussi. Parfois il est sur l’eau et remonte le canal avec moi, d’autres fois il est juste posé sur le bitume et attend que je passe. Je cours le samedi matin. J’aime ça car c’est le seul moment de la journée où on peut distinguer les rebords du canal. Le soir, il ne faut pas y compter ; il n’y a pas de place entre les culs alignés. Les gens boivent, ça grouille ; et même Dom s’en va. Le matin, on a le temps et l’espace de se dire bonjour. Je le regarde et il tourne la tête, il regarde ailleurs, c’est comme ça qu’on fait. Je suis contente de le voir. Je lui parle dans ma tête – je n’oserais pas sinon. La folle au cygne, c’est comme ça qu’ils finiraient par m’appeler les autres coureurs. D’ailleurs, ils me doublent tous, tout le temps, et c’est pas avec les années que je m’améliore – ça me fait râler, un peu mais pas tant. Tant qu’il y a Dom. Justement.

Depuis quelques mois il n’y a plus Dom. J’ai perdu mon compagnon et remets le passé au présent quand je parle de lui. Parce que ça reste mon Dom, mon animal de compagnie parisien. Il faut se le dire, j’ai pas la place chez moi pour un être vivant, même mes plantes se suicident. Il n’y a qu’un puzzle incomplet depuis des mois qui, lui, ne veut pas s’en aller – alors que vraiment on n’a plus envie de le voir et qu’il est même pas vivant, mais passons. Dom et moi on doit être dans une relation libre. C’est ce que j’en ai conclu. Ou alors, il a dû se lasser. Ses plumes blanches ont pris le parti de former une toile de fantôme pour disparaître de ma vie. C’est sa façon de me laisser en « vu ». Il reviendra, je le sais – ils reviennent toujours. En attendant, j’arpente le canal et l’appelle.

Dom ?

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig