Un bar le soir loin d’ici.
Steve et Marty regardent l'heure et se dépêchent de finir leur verre, la navette est bientôt là. Ils savent quand ils ne doivent pas conduire et comme on est vendredi, ils n'ont même pas pris la peine d'emmener les clés de voiture, ils ont planifié le retour à l'avance. Ils disent au revoir et rentrent à la maison, pas bien loin d'ici, mais à l'écart de Tura Beach et ses résidences secondaires de retraités golfeurs, leurs camarades de biture. La navette dépose Steve et Marty devant le parc à bungalows. Reste à retrouver le leur au milieu des arbres et du brouillard de l'ivresse. Arrivés devant leur cabane de bois personne ne fait mine de se débattre avec ses poches ou ses clés, la porte on la laisse toujours ouverte. Ils allument toutes les lumières et m'invitent à rentrer.
Un fauteuil en fin de vie est réservé pour accueillir mon sac, un lit dans la chambre du fond attend le reste de ma carcasse. Mais d'abord le canapé, un tournoi de criquet à la télé et le bong qu'on commence à bourrer de beuh pour trouver le match moins long. Ça ne suffit pas, tout le monde se lève. Marty sort deux trois trucs du frigo, il remobilise ses souvenirs de l'année passée en France à apprendre la cuisine et un peu la langue. « Oui oui », il a de beaux restes et l'inspiration de nous préparer un truc délicieux, pas comme ce qu'il fait toute la journée au boulot. Steve est dehors, il pioche dans une grande poche plastique les invendus que Marty a ramené du McDo, il balance dans l'herbe les feuilles de salade et les pains à burger qui feront le bonheur des bestioles demain matin. Il reprend sa place dans le canapé. Dans les mains, bong et briquet, il laisse la fumée se joindre à celle qui émane de la cuisine, le crépitement des poêles à frire couvre la voix du commentateur à la télé. Toutes les soirées dans cette maison ressemblent à ça.
Il l'ont choisie parce que le loyer s'élève à une misère. On a beau boire les mêmes bières dans le même club au même bar, tout le monde n'a pas la pension d'un retraité de Tura Beach. Mais Steve et Marty n'ont ni besoin d'un terrain à eux ni d'une baraque construite en dur. Les bungalows de ce parc, il ne sont pas fait pour durer, mauvais bois mauvaise tôle, tout ici a un goût de solution à court terme, mais qu'est-ce qu'on pourrait vouloir de plus ? La foncedale est bien présente, mais le repas inspiré pas encore, alors Steve se lève pour inspecter le garde-manger. Il compte les conserves à travers la grille, passe tout en revue sans trouver ce qu'il cherche, il continue sa fouille dans les tiroirs du vaisselier, il en sort un pot de mélasse et le sourire qui l'accompagne. “Mange-toi une tartine de ça, si tu veux quelque chose de pas très bon mais de typique.”
Il ne revient pas au salon, il reste sur son vaisselier, il en tapote le bois, gratte avec son ongle le vernis usé. La peinture est un peu partie elle aussi, un bleu pastel en fin de parcours. Steve fait mine de secouer le meuble comme pour s'assurer de sa stabilité. C'est du bel ouvrage ça, et du solide, il est pas fait avec le bois de merde d'ici. Et c'est du vieux qui a voyagé, peut-être même qu’il a traversé la mer, qui sait. Peut-être que ce meuble a plus d’histoires à raconter que leurs compagnons de beuverie, peut-être qu’il en a vu plus que tout le monde ici, les objets ça traverse mieux le temps et l’espace que les gens. Eux ne restent pas sur place toute leur vie. Steve il l'a trouvé chez un antiquaire, c'est plus ancien que cette baraque, une vraie relique. “Il a bien vingt ans ce vaisselier.”
Ah oui c'est vrai. Qu'ici la terre est vieille. Mais le pays insolemment jeune.
