Telle ou telle personne

Par Rémi Roig

Prendre place
2 min ⋅ 09/02/2025

— …La main est légèrement crispée sur son verre. Comme ce midi. Lorsqu’il avait reçu un message. Noyé. Noyé sous la pâle lumière bleue du téléphone. C’est un mail. Avant ça, une journée normale. Un tour au parc. Il y fait froid mais il fait beau. Peu de gens. Ce parc est très beau. Il le pense à chaque fois qu’il y passe. Quelque chose du 19e siècle. Semblable. Il le traverse souvent, ça lui fait faire un détour, un léger détour mais ce n’est pas grave, ça lui plaît. Les couleurs, les formes. Et puis il faisait beau. Il aime entendre le bruit de ses chaussures qui font craquer les petits graviers sous ses pieds. Il devait la voir ce soir.

Il devait, il faisait presque en sorte de l’oublier. D’oublier le rendez-vous de ce soir, d’oublier le week-end. Il préférerait oublier un peu. Prendre le temps et s’asseoir. Comme au parc. Mais il ne le fait jamais. Toujours une excuse.

Trop froid aujourd’hui, les autres jours c’est « je n’ai pas le temps ». Il n’a jamais le temps.

Et puis après le travail. Il ne l’aime pas trop.

Il travaille, c’est tout. Il travaille parce qu’il veut manger. Parce qu’il doit manger. Il travaille parce qu’il ne veut pas paraître pauvre. Sans ça, il se contenterait du minimum. C’est un homme de peu d’ambitions mais avec de grands rêves. Il a ça depuis longtemps. Il en parle rarement, il cache ses rêves comme un enfant cache ses jouets préférés. Il ne les exauce pas ses rêves. Il ne les réalise pas. Rarement. Trop chétif de s’assumer.

Alors il a choisi la simplicité. Un travail classique. Une vie classique, il essaie d’être monsieur tout le monde quand il faut l’être.

Il essaie d’être original quand il faut l’être.

Il est calme quand il faut l’être.

Il râle quand même. Souvent. Comme au parc, quand il a marché dans une flaque, il a râlé. Il a râlé, et puis c’était fini. Il a continué de marcher. Il a fini de traverser le parc, il pense à ce soir, il veut voir des amis. Il en a quelques-uns, des bons. Il les voit souvent, toujours les mêmes. Il les aime. Vraiment. C’est très intense pour lui, c’est capital.

Mais il sent que c’est pour un temps, qu’il changera. Il sait qu’il ne les verra plus. Plus beaucoup car il veut des enfants et il sait que ça prend du temps. Alors, il verra moins ses amis.

Arrivé à la grande rue, près de son travail, il baisse la tête, il n’aime pas croiser les regards le matin, il dit « je ne suis pas sociable le matin ». C’est ce qu’il dit.

Souvent, il cherche quand même, sur les visages, les expressions des gens, sont-ils heureux ? Tristes ? Que font-ils de leur journée ? Quel est leur travail ? Mais dès qu’un regard se lève et croise le sien, il baisse la tête. « Il n’a pas le temps. »

Et puis il est arrivé au travail. Il est poli, il dit bonjour.

Et il a travaillé. Ce midi, il a reçu ce message.

Son visage s’est crispé. On aurait dit de le tristesse. Il est rarement triste. Mais là, on aurait dit ça.

Et puis, à la fin de la pause, il s’est assis. Il s’est assis, il a travaillé. Il a caché ce qu’il avait à cacher. Il n’a rien dit, ou peut-être un mot ou deux à sa collègue. Elle lui aurait répondu. « Ah ? Ah bon ? » Et c’aurait été tout. Presque tout. Elle lui aurait posé peut-être une question ou deux. À la limite, elle lui aurait apporté un peu de réconfort mais c’est tout.

Le soir, il n’est pas rentré chez lui. Il avait ce rendez-vous.

Alors, il s’est assis, il a parlé un peu à la barmaid et il se serait tu.

Il regarde les gens, comme ça. En terrasse, dans les bars, quand il est à l’arrêt de bus, dans le bus, dans le train, en voiture, par la fenêtre ; il regarde. Il pense peut-être à sa vie, à la vie des autres ou peut-être qu’il juge. Qu’il se dit que telle ou telle personne est plus ou moins ceci ou cela. Et c’est tout.

Ce soir, il a les yeux fatigués. Il pense encore à son message qu’il a reçu ou peut-être plus. Plus maintenant. Il a bu alors, il pense à autre chose, à quelque chose d’heureux peut-être. Il regarde la fille, ils sont peut-être ensemble. Je ne crois pas. Je pense que c’est un rencard, c’est tout. Je pense juste qu’ils devaient se voir et c’est tout. Ils se font la bise et s’en vont. Je pense que chacun va de son côté.

Il est parti…

— À moi maintenant ! Je vais faire celle qui est avec ses potes là-bas dans le coin, tu la vois ?

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig