La femme-œuf

Par Pierre Chatut

Prendre place
2 min ⋅ 03/12/2024

Un après-midi chez la Nicole. Jamais séparée de son article défini, la Nicole. Les prénoms c'est comme ça ici.

Il fait vent mais on ne va pas se priver du soleil pour autant, alors on sort dans la cour se ficher sur le banc en pierre qui donne sur la rue. La Nicole retire le coussin de mousse humide histoire de ne pas se tremper le cul. Elle décortique le banc comme elle le ferait de la coquille d'un œuf dur. Et elle s'y connaît en œuf. Son corps en a pris la forme à force de vivre courbée sur ses champs et de courir après ses poules. De la silhouette aux phalanges, toute sa vie est racontée dans la déformation de son corps, comprimé en un amas de muscles tordus. Assis, on assiste à la disparition des restes laissés sur le rebord de la fenêtre, pris d'assaut par le bataillon des chats de la ferme. La plupart ne sont pas à elle, elle n'en a peut-être fait piquer qu'un ou deux, mais les autres ne sont pas tellement plus aux voisins, alors finalement ça reste les chats de chez la Nicole. Des chats de ferme, d'un jour à l'autre on n'en a jamais le même nombre alors on ne s'embête pas à les compter, il n'y a qu'une seule gamelle pour tout le monde. Le ventre gonflé de l'une d'elle promet d'agrandir encore le bataillon

Une voiture se gare dans la cour. C'est le vendeur de vêtements. On ne connaît pas son nom. Ça fait bien trente ans qu'il passe voir la Nicole pour lui proposer des pantalons quand il a de nouvelles arrivées, en échange de quelques billets et des pots de miel. Aucun besoin de s'encombrer d'un nom pour ce genre de transaction, faut croire. Il ouvre la porte se tourne vers nous mais ne sort pas. Il reste sur son siège, les yeux rivés sur le sol. Il échange deux trois politesses et deux trois nouvelles de Chaumont, d'où il vient. La discussion ne vire pas spontanément aux vêtements alors il en vient finalement au fait. Il a deux trois tailles 38 à l'arrière si la Nicole veut voir. C'est toujours pourquoi pas avec la Nicole, alors il se lève enfin, ouvre la porte arrière, attrape un sac poubelle laissé sur le plancher et en sort quelques habits, même exemplaire différentes couleurs. Est-ce que ça lui irait ça, à la Nicole. Elle me demande, je n'ai pas d'avis, il faudrait essayer.

Le vendeur regarde sa montre, il s'agirait de ne pas tarder à se décider, lui ça va être l'heure de sa prière. La Nicole lui dit qu'il peut se mettre dans la cour si il veut. Il la laisse faire son choix, lui va chercher dans sa voiture son tapis et une bouteille d'eau dans le coffre. Bien vide le coffre pour une voiture de marchand. Il s'éloigne de nous pour se caler au fond de la cour, derrière la voiture de la Nicole. Il s'assoit par terre, retire ses chaussures, lave ses mains puis je ne regarde plus. La Nicole ne fait pas mine de partir se changer ou même de réfléchir à quel pantalon prendre. On reste un peu silencieux sur le banc, on regarde la route. Pas des masses de passage comme toujours, assez peu de voitures, encore moins qui s'arrêtent. On se regarde un peu dans ce décor figé, la petite place en bord de chemin avec la croix en pierre au milieu, l'église à côté, flanquée de son cimetière. Plus grand monde pour venir voir la Nicole, alors finalement oui autant récompenser la venue du vendeur. À travers les fenêtres de la voiture on voit sa silhouette s'incliner puis se relever, il revient dans notre champs de vision, remet ses chaussures.

La Nicole part essayer ses pantalons, le vendeur prend sa place sur le banc. On discute un peu, ça fait bien trente ans qu'il passe voir la Nicole pour lui proposer des fringues, elle a toujours du miel pour lui. La Nicole revient, le rouge lui va bien, le bleu aussi, elle prend ces deux-là. Elle a deux trois légumes à donner, le vendeur a l'air déçu. La transaction se fait quand même, il repart, je ne lui ai pas demandé son nom non plus. On a repris le banc, au milieu de la petite cour au bord de la petite route où les voitures ne passent pas.

Ne reste qu’un peu de soleil, Nicole et moi.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig