Cette nuit dans la tente il s'est couché en pleurant. Des petits sanglots d'enfant persuadé qu'il ne réussira jamais à s'endormir, puis le sommeil vient en quelques minutes à peine, les larmes n'ont même pas eu le temps de sécher. Il y a plus de soucis à se faire de mon côté, la lourdeur sous les paupières est bien présente mais pas la faculté à relâcher les muscles. Je reste en tailleur, la tête dans la toile, posté en chien de garde et je ne parviens pas à faire mieux que ça, je laisse la quiétude au premier dormeur. Mais j'ai dû finir par m'effondrer parce que lorsque je rouvre les yeux je suis affalé sur mon sac de couchage, un pied en dehors de la moustiquaire, le reste du corps étalé à deux doigts d'écraser mon fils. Je remballe jambes et bras pour le laisser respirer et je laisse la fraîcheur de la rosée au sol le réveiller petit à petit. Ses yeux se décollent et s'écarquillent sur les miens, comme encore surpris de tomber sur moi, l'air de dire T'es encore là toi. Il se redresse, s'étire et regarde longuement ses pieds, puis reviens à moi. « On y retourne ? »
Du sommet de la colline on distingue vraiment l'étendue de la foule, une marée de têtes, on ne voit presque pas l'estrade et la scène, encore moins les musiciens qui sont censés y jouer. Je lui demande de me prendre la main et de la garder, puis finalement on y retourne, on plonge dans l'assemblée. Quand il met toutes ses forces à vouloir me rallonger le bras, je m'accroupis et le fait monter sur mes épaules. Il dirige la marche en me tirant les cheveux, il n'est pas encore arrivé à bout de ma patience, je le laisse faire, je lui réserve mes ruades pour plus tard. Et puis je ne vois que les pieds et le dos des gens devant moi alors je suis bien obligé de faire confiance au pilote. Il resserre la bride, on n'ira pas plus loin, le concert se fera d'ici. Mes épaules deviennent un champ de bataille, mon passager trépigne, tape du poing, hurle, martèle ma poitrine de ses talons, chante pour de vrai, occasionnellement. Il me scie la nuque à force de gigotements mais je n'ai pas à me plaindre, tout ce que je ressens c'est le soulagement de le voir se défouler, sortir toute la colère qu'il n'arrive pas à m'exprimer quand je lui demande de me parler. Il évacue tout par la musique, je n'ai qu'à le porter lui et ses cris. Cette nuit, à peine déposé sur son duvet, qu'il dort déjà. Je reste un peu en dehors de la tente pour me masser les épaules, dehors ça gueule encore Apéro ! sous le ciel couvert. Demain il va pleuvoir.
Au réveil je lui fait enfiler son imperméable et je le hisse directement sur mon dos pour lui éviter de s'enfoncer dans la boue. Aucun concert d'aujourd'hui n'est annulé, on est tous là, bruns de gadoue, jusqu'au nombril, les gouttes claquent autant sur le sol que nos semelles crottées. L'orage essaye, mais ne parvient jamais à couvrir nos beuglements, on est beaucoup trop pour que de simples aléas de la météo nous fassent taire. Les bords de son k-way ruissellent dans mon dos, je me serais attaché une gouttière le long du corps que ce serait la même. Dans une tentative de reproduire le rugissement du chanteur, j'entends la voix de mon passager se briser, de toute façon c'était le dernier concert. Dans la tente ça grelotte mais ça s'excite comme une puce, ce soir pour de sûr il va mettre du temps à fermer les yeux. Je m'allonge et reste un peu immobile, quelques gouttes d'eau salée descendent pour se coincer dans la commissure de mes lèvres. Elles dessinent un sourire je crois et la nuit tombe sur moi.
Le matin on remballe la tente, je le charge de récupérer les sardines et de rouler les sacs de couchages, il s'y reprend à plusieurs fois pour réussir à les enfiler dans leur enveloppe. Il me demande s'il peut encore grimper sur mes épaules, on rentre à la maison comme ça, une seule silhouette qui projette la plus immense des ombres. Je ne vois pas ce qu'il voit d'en haut, les montagnes et les étoiles sont sans doute plus proche. On s'arrête la nuit sur une plage près des feux des fêtards, toujours pas tout à fait prêts qu'on est à abandonner l'animation des derniers jours. Il me dit que le sable le gratte, je lui dis de danser pour s'en débarrasser. Il s'exécute, puis court donner des coups de pied dans les vagues, la bataille n'est pas près de prendre fin. Quand il revient je lui demande si il a gagné. « On peut pas gagner contre les vagues c'est comme ça ». Il s'étend à côté de moi et commence à ronfler doucement au rythme de la mer. En me couchant à côté de lui, je sens la douleur dans mes reins qui me dit que je ne pourrais pas continuer longtemps à le porter sur mon dos tous les jours.
Mais je peux encore le faire, juste un peu, alors au matin je mets mon genou à terre comme d'habitude et je lui présente mes épaules. « Non c'est bon je peux avancer tout seul aujourd'hui. »
