Pas depuis la ville

Par Pierre Chatut

Prendre place
1 min ⋅ 26/05/2026

Les lumières se sont rallumées et ce n'était plus que moi dans la salle. L'écran n'avait plus de noms à dérouler, ni de spectateurs à rassurer sur les conditions qu'on avait réservées aux animaux durant le tournage. Les sièges s'étaient vidés des têtes noires qui jusque là me faisaient prendre la mesure de l'écran, de sa taille et de la distance qu'il y avait entre la lumière et moi. Maintenant c’est la sensation de vide et mes jambes qui se lèvent toutes seules, automatiquement attirées vers la sortie dès lors qu'il n'y a plus rien à voir. Je pousse la porte et une dernière fois s'opère la magie du cinéma, celle de transformer le jour que j'avais laissé dehors en nuit tombée.

J'ai décidé de ne pas prendre le métro pour rentrer, je veux le temps de paver le boulevard des images qui s'échappent de ma tête. Les immeubles qui me regardent passer sont gonflés de silence, j'entends mes pas, et très loin les voitures qui, encore à heure tardive, continuent de filer sur la route le long du fleuve. Je fredonne, pas la musique du film, juste un air, n'importe lequel, pour résonner un peu plus avec les lieux. Je n'ai pas envie d'arriver.

Passé le parc, je jette un coup d’œil à travers la grille pour saluer les sculptures couchées dans la pelouse, éteintes elles aussi. Leur forme change quand elles dorment, elles redeviennent des pierres plantées comme des dolmens, toutes indissociables les unes des autres. Je traîne sur l'ombre des barreaux projetée à mes pieds, j'entends toutes les touches du xylophone mais ce n'est que dans ma tête. Je m'arrête au chat assis sur le muret, je ne bouge plus un cil, m'accroupis très lentement, tends une main et attends. Une minute avant qu'il ne daigne descendre de sa place. Il fait le tour de ma personne pour m'inspecter, n'aime pas plus que ça ce qu'il voit alors il repart. Je me redresse et reprends ma route. Sans rancune.

Depuis le pont, le verre des bouteilles trinquées résonne, je me penche vers le vide, mes yeux avec, et je balaye du regard les quais. Ici ça ne dort pas encore. Je descend sur la berge regarder les cygnes faire leur ronde et les fêtards fouiller les cartons de bières vides, voir s'il n'y en aurait pas une qu'on aurait oublié de descendre. Sur l'eau filante, tête renversée, la réplique de la ville, les réverbères et l'hôtel-dieu, aussi beaux côté pile que côté face. J'allonge le reste du corps au sol, seuls les pieds ballants barbotent dans le vide et je suis dans mon lit.

Dans ma chambre sous les toits, j'ai ce carré de fenêtre au plafond dans lequel je me vois en reflet. Et par-delà la vitre je ne peux pas vraiment espérer voir les étoiles, pas depuis la ville évidemment. Mais l'écran de ciel noir qu'on a tiré au-dessus de ma tête sera parfait pour que je me repasse le film.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig