Voisines

Par Inès Labat

Prendre place
9 min ⋅ 03/11/2024

Des peaux craquelées, tannées et froissées, s'agitent au soleil, décrassant les larges dalles du carrelage en terre cuite à l’aide d’un balai brosse aux poils drus. Un jet d’eau et du savon de Marseille ; un trou plus loin pour laisser le tout s’écouler le long d’un mur en crépi. Des tatanes qui claquent d’abord sur le sol chaud des terrasses et puis dans le pédiluve formé par l’eau savonneuse dans lequel les orteils se fripent et la peau morte des talons se ramollit. Une bride de la tong lâche parfois, ça arrive. C’est du jetable ces trucs-là. On en use tout l’été pour ne pas se cramer les pieds et puis le plastique durcit l’hiver, tenu au sec pendant plusieurs mois dans les placards, et se brise. On les abandonne aisément pour le plaisir d’enfoncer ses orteils dans le sable, de les faire glisser entre les herbes dans les parcs ou de sentir la chaleur d’un sol qui n’a pas encore vu passer la méridienne. Les femmes sur leurs terrasses, à la peau molle et brunie, les quittent de temps à autre et laissent le jet se diviser entre leurs orteils. Dans un même geste, elles nettoient l’extérieur et initient les gosses au plaisir du corps nu et chaud qu’on arrose. Les cris fusent de froid et d’amusement. Quand leurs petits-enfants repartent jouer au sec, elles se parlent, se regardent. Celle du haut informe celle du bas de l'étendue de ses racines blanches et lui propose de monter à la maison lui refaire sa teinture. Elles conviennent d’une heure et leurs bras ballants finissent de s'activer au bout du balais, l’ombre imprimant le mouvement de leurs peaux distendues.

Puis, celle du bas file à l’alim du coin chercher sa teinte et de quoi faire un gâteau qu’elle cuisine ensuite le midi alors que le reste de la petite famille mange ce qu’elle a préparé. Elle, elle mangera sa part parmi les restes, entre deux coups d’éponges, sur le bord de l’évier jauni dans lequel elle fait la vaisselle, tandis que le gâteau est au four. Le mari au ventre tendu repart à son tournoi de pétanque après un rapide baiser sur son front. Elle a passé l’âge des mains aux fesses. Il n’aura pas même jeté un regard sur le haut de son crâne blanc qui la complexe tant. Il aura préféré porter son attention sur le poste de télévision devant lequel il insulte à longueur de temps, et devant les enfants, les politiciens au pouvoir qu’il n’a pas choisi. Cette année peut-être, au vu des sondages il peut y croire cette fois-ci. Elle n’aura pas vu ce dont il s’agit, seulement entendu ses ronchonnements vulgaires à lui, et ça lui aura suffi pour ne pas avoir l’envie d’y penser. Le monde, c’est elle qui l'entretient tous les jours au bout de ses dix doigts, même si son mari ne le voit pas.

Le four sonne et elle monte rejoindre sa voisine du haut, un gâteau, sa teinture et les enfants sous le bras. La voisine, il fallait pas. Les enfants mangent à la cuisine pendant qu’elles vont à la salle de bain, l’une prenant soin de l’autre ; l’autre profitant de ces quelques minutes pendant lesquelles on s’occupe d’elle pour se plaindre des tracas qu’elles ont toutes, puisque nées femmes et devenues mères, grands-mères et épouses. Elles se comprennent et rient quelques peu. De retour à la cuisine évidemment il ne reste que des miettes et des traces de chocolat ; les enfants presque assoupis devant la télé.

Elles se servent alors un verre de rosé, le temps que la couleur pose, et projettent déjà la fin de l’été, quand les enfants seront repartis et l’été pas tout à fait. Elles iront boire un verre entre copines sur le port de Cassis, c’est la tradition. Elles appelleront même cette fille qui n’a jamais voulu se marier et qu’elles ne voient plus tellement mais qui les fait bien marrer. Bien-sûr il faudra prévenir les maris et rentrer à temps pour préparer le dîner mais elles auront ce temps pour regarder le soleil se coucher sur l’eau. Elles enlèveront leurs lunettes, fermeront leurs yeux et descendront leur décolleté afin de profiter des derniers rayons. Elles trinqueront un verre de vin au bout des doigts abîmés par les produits ménagers et se raconteront des histoires de peuchères et la chance qu'on a des petites choses. Le soleil et la mer. Les enfants aussi, souvent, même si parfois… Enfin, elles pourront se dire pompette afin de se permettre de flirter avec un serveur bien trop jeune, ponctué par les copines d’un gloussement entre deux ça pourrait être ton fils. Elles rentreront alors chacune chez elles avec cette impression de secret que renferme le temps volé. Les rides aux commissures de leurs lèvres se creusent, rien que d’y penser.

Le lendemain c’est journée plage, puisque le ménage est fait et qu’elles ne supportent plus le bruit de la télé. À onze heures elles se sont donné rendez-vous, et tout le monde est prêt. Les petits sont crémés et en-maillotés, les victuailles dans les glacières et le reste déborde des paniers en osier. Les maris trouvent toujours à y redire. Quelles fadades à vouloir se prendre le cagnard dans la face. Ils préfèrent rester au frais sur leurs canapés au cuir moite respectifs, face à des ventilateurs vieux de dix ans. Ces derniers font un bruit tel qu’on ne cesse de monter le son de la télé pour l’entendre – après quoi ils ne supporteront pas le moindre chahut des minots le soir, souffrant d’un étonnant mal de crâne.

On se souhaite donc la bonne journée, on attache les petits dans les voitures et c’est parti direction Carry. Là-bas elles y vont souvent. Elles connaissent une petite crique à l’abri des touristes. Il faut longer la côte bleue en passant par l’Estaque, où elles s’arrêteront au retour pour le goûter. Avec un peu de chance il y aura des joutes provençales sur le port et, la bouche pleine d’un chichi sucré au nutella, tous se mettront à crier en regardant de jeunes hommes se mettre à l’eau à bout de lances. Puis, elles s’enfoncent dans les petits chemins qui semblent mener tantôt à des habitations, tantôt à des culs de sac – même s’il n’en est rien. Enfin, elles se garent et réquisitionnent les petits bras en jouant à qui est le plus musclé pour mieux les motiver à les aider. Le leader de la bande passe devant et fend les broussailles afin de frayer un chemin. Tous passent sous le pont, que les enfants apprécient pour son écho. Ils crient et rient à gorge déployée comme pour prévenir la peur du noir dans lequel ils sont plongés.

Au bout du tunnel, l’eau. Ils courent et abandonnent les sacs à leurs bras sur la maigre bande de sable bordée d’eau pour mieux s’y précipiter. C’est froid, se plaignent les uns tandis que les autres leur jette de l’eau au visage et ne cessent de les éclabousser. Après quelques réprimandes, tous sont trempés, jouent et nagent. Les grands-mères, pendant ce temps, sont occupées à tout déballer. Une serviette pour chaque enfant, des paillasses, deux parasols et tout un lot de pelles, seaux, ballons, brassards et bouées que les enfants viennent chercher au fur et à mesure. Au fond des sacs restent les crèmes solaires qu’on oubliera de remettre et les livres qu’elles n’ont jamais le temps de lire mais qu’elles s’évertuent à promener. Avec le premier j’ai faim qui se répand de bouche en bouche, vient l’heure de manger. On sort alors des glacières des sandwichs débordant de pâté et autres charcuteries, des paquets de chips bien gonflés, des glaces et même des fruits auxquels les enfants ne touchent pas. Elles, elles se gorgent de brugnons sucrés et juteux qui leur trempent les cuisses dénudées. Elles doivent alors se mettre à l’eau, rien qu’un peu, afin de se nettoyer et de pisser. Elles rient et s’enfoncent lentement dans la mer. L’une a de l’arthrose et l’autre froid. Une fois sur le sable chaud elles se font un gommage des pieds avec le sable et se disent combien ça fait du bien. Elles observent au loin une gamine embrasser l’un de leurs petits gars et l’une raconte que c’est bien sur cette plage qu’elle a embrassé son mari pour la première fois. Oh il était beau à l’époque, rassure-toi. Je te montrerai une photo. Maintenant, sans cheveux et avec un tel bide, ce n’est plus pareil évidemment mais il reste gentil, j’ai de la chance. Très vite il fait froid et les châteaux de sable ont fini par lasser les enfants qui demandent à partir. Elles n’ont pas lu une seule page, ce sera pour la prochaine fois.

On remonte le chemin avec plus de difficultés et les minots, fatigués, ne veulent plus aider. Ça se plaint beaucoup. Le sable dans la culotte et entre les orteils. Heureusement elles ont prévu de l’eau en rab – des années d’entrainement. Avant de laisser chacun monter dans la voiture on fait claquer les serviettes contre la carrosserie pour enlever le sable et on les étend pour prévenir contre les culs mouillés et le revêtement brûlant. Puis, chacun prend une mini douche glacée, par à-coup, des jets sortent des bouteilles pour s’écraser à leurs pieds. On ouvre un peu le maillot pour y verser l’eau et ça crie, encore. Une fois assis c’est le tour des pieds, des tongs, et au prochain – avant de remonter dans les bagnoles.

Elles ont toujours rêvé d’avoir une Triumph Spitfire toutes les deux, cette décapotable anglaise apparue quand elles étaient jeunes. Longtemps elles se sont imaginées en avoir une orange, bien voyante, et faire la route jusqu’à Monaco. Évidemment elles ont eu le permis après les enfants donc une voiture deux places n’était pas envisageable. Ça aurait pourtant fait son effet d’écouter Dalida à plein tube dans ce genre d’engin. C’est ce qu’elles se disent au volant de leurs familiales devant la mine déconfite des enfants qui ne reconnaissent pas la musique. Pourtant, ils se laissent emporter peu à peu par la joie des grands-mères et se mettent à remuer aussi en massacrant les paroles.

De retour chez elles, une suie noire recouvre les bâtiments. La colline a pris feu dans l’après-midi. Une histoire de mégot sans-doute. Aucun blessé, aucun sinistre, mais les carreaux des terrasses sont noirs de cendres. Demain il faudra reprendre le balai et frotter.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig