Par où commencer ? L'annonce peut-être. Que demain un veau y passerait. Que c'était comme ça, qu'il ne pourrait pas rester plus longtemps dans le troupeau, qu'il était déjà en sursis vu sa condition. Un petit culard, toujours incapable de bien tenir sur ses pattes même après des mois. Un petit un peu foiré ça ne se garde pas dans un cheptel. Alors on en finirait avec lui demain. On est demain et on avait oublié. Mais pas assez longtemps pour lui laisser la journée.
Après midi, encore sur la digestion, on monte au col et tout le troupeau est là. Les quarante bêtes postées au soleil, toutes sur le même versant, sur la digestion elles aussi. On n'est pas tout à fait prêt, la première chose est d'évacuer le petit culard et le mettre dans le petit enclos à part. Après il partira en camion, mais ça c'est plus tard. La première chose c'est de ne pas avoir la mère dans les pattes. On descend de la voiture, on ferme pour ne pas laisser sortir le chien. Moi je garde le portail en fer, je dois m'assurer de ne laisser passer que le petit veau quand on l'aura déniché. Les autres remontent le champ sans se précipiter, ils ont les muscles tendus et le dos aussi raide que la pente, je ne peux pas le voir de là où je suis mais je le sais. Ils rapatrient les vaches vers les hauteurs pour petit à petit isoler le veau. En douceur, sans brusquer personne parce que la dernière chose qu'on veut c'est un mouvement de foule.
Lui ne s'est pas encore levé, quand on l'approche, il finit par comprendre qu'il est temps de rejoindre le troupeau. Il s'appuie sur ses genoux avants, encore repliés, pour se mettre debout. Il y parvient mais c'est laborieux. Le temps de se dresser sur ses quatre pattes, il est déjà seul au monde, resté dans le champ du bas. Le groupe n'existe plus dans son champ de vision, il a disparu à l'instant où les humains se sont mis dans le passage. Il ne voit plus l'accès vers le sommet, il n'y a plus que la descente. Il voudrait courir, il essaye de dévaler la pente mais dans l'élan il est pris de tétanie, ses jambes le lâchent, il tombe raide sur le côté. Il est seul à terre, renversé et laissé à flanc de côte. Il appelle qui il peut parce qu'il ne sait pas se relever et c'est bien ça le problème. C'est bien pour ça qu'on l'a sorti du troupeau.
Le cri résonne, on accourt. Rien ne s'est passé comme prévu, il fallait juste l'éloigner. Ça commence à crier chez les humains aussi parce qu'on comprend ce qui est en train de se passer. « Vite ! Amène le pick-up ici ! Et le couteau ! » Le chien gueule dans la voiture, il faut le sortir, lui empêcher de créer plus de panique, même si elle s'est déjà déposée partout, sur tous les habitants du col, elle est dans notre voix à tous. Parce que quelque chose ne va pas. Le veau va mourir. L'annonce hier ce n'était pas la même chose. Maintenant c'est la scène, personne ne l'a répétée mais elle se déroule sous nos yeux à tous. Une mère descend à toute vitesse, il faut la dévier, c'est une méchante, elle est agressive mais elle ne doit surtout pas arriver au veau. Le pick-up mis en travers, le chien qu'on attache à un arbre, qu'on engueule parce que ce n'est pas le moment d'aboyer, la mère qu'on tente de distraire avec une botte de foin. Le reste des bêtes, toujours au-dessus, en spectatrices silencieuses. Je n'ai pas bougé, je suis toujours au portail, je dois assurer la sortie. Le petit culard est hissé tant bien que mal dans le coffre, il pèse son poids l'animal, il ne se débat pas vraiment, il n'appelle plus vraiment non plus. Je ne le vois toujours pas de là où je suis mais son regard commence déjà à partir à la dérive, vers l'immensité du ciel. Le pick-up part à toute vitesse, je lui ouvre puis je referme, ma mission est remplie, on se rejoint au hangar.
Je pourrais raconter ce qu'il y a après. En parler comme je peux. De l'arrivée au hangar, du cheminement du sang le long du pare-chocs arrière puis l'écoulement dans la poussière, puis sur la bâche. De ce moment où ce n'est déjà plus le petit veau, seulement de la viande, et où je suis soulagé je crois de ne pas avoir assisté à ce glissement d'un état à un autre, de ne pas avoir été tout à fait là à l'instant du passage de seuil. Du moment où moi aussi, dans l’œil du petit culard, je vois le ciel immense et les montagnes qui le soutiennent et nous entre tout ça, à la lisière des choses. D'avoir été témoin d'une vie ici, et ce n'est pas donné à tout le monde. Parce que la vie ici on l'a dure.
Mais il y a autre chose qui reste. Il y a la mère qui accourt, qui dévale le champ pour répondre à l'appel, il y a l'obstacle qu'on lui oppose et la tentative de marchandage par le foin. Et bien sûr qu'elle accepte d'être redirigée, qu'est-ce qu'elle pourrait faire d'autre. Le petit va mourir. Mais une fois le pick-up parti, il y a autre chose. Le reste du troupeau qui la rejoint. Quarante bêtes qui descendent du même versant pour se mettre auprès de la mère. Silencieuses toujours, d'une sagesse discrète. Et elles ne viennent pas pour la botte de foin, pas pour la quantité qu'on a mis. Elles se réunissent parce qu'elles ont bien saisi ce qui est passé. Une vie est passée, et cette vie elles la partageaient, elle appartenait au troupeau.
