Hokusai

Par Pierre Chatut

Prendre place
1 min ⋅ 16/02/2025

Le baigneur se tient debout tendu, bien droit pour trancher la ligne d'horizon que lui oppose la mer. Ses pieds sans tongs disparaissent dans le sable, les petits galets, les fragments de coquilles, les algues et toutes les miettes de plage que ramènent les vagues. Les bulles de mousse éclatent sur ses orteils, il les enfonce un peu plus, il se laisse engloutir par la mer. Un peu plus à chaque ressac. Il s'arrête avant la taille et il ne bouge plus. Les mains trempent, elles naviguent avec le courant mais ne se détachent jamais des bras. Jamais emportées. Le baigneur attend, le soleil l'éblouit juste ce qu'il faut pour qu'il porte sa main en visière, mais une ombre plus grande vient le soulager de la lumière. C'est celle qu'il attendait, cette vague-là elle est immense. Le nez levé, il contemple la seconde où le temps se fige et où le mur d'eau le toise, de toute sa hauteur, prêt à l'écraser. Il l'accueille, paumes ouvertes paupières closes respiration retenue.

Le choc il l'oublie à l'instant où la vague frappe. Les premières impressions ce sont celles d'après, quand les pieds se sont décollés de la terre, que la gravité n'a plus la même emprise sur lui et qu'il ne sait plus si la tête est dans le bon sens ou non. Aucune idée de quand ça s'arrête, aucune idée de s'il a assez d'air pour tenir le déluge, il n'y a qu'à laisser la vague lui passer sur le corps, seules comptent les sensations. Celle d'être brisé par une force implacable contre laquelle il ne peut rien, celle des membres qui ne répondent plus à sa volonté, qui se détachent pour se reformer ailleurs, autrement. Un bras derrière la tête, une jambe qui ne suit plus l'orientation de l'autre, comme un Monsieur Patate assemblé par un enfant. Et sur la peau, les bulles qui glissent tout du long, et les autres vies aquatiques qui la rencontrent de trop près et s'écrasent dessus, s'y mêlent ou l'écorchent. Un banc de grains de sable projeté griffe son visage. Et c'est une seconde et c'est un siècle et finalement le front rencontre la plage, de plein fouet, le reste du corps suit, la vague se retire. Le baigneur recraché se retrouve, enfin échoué. Il ne se relève pas de sitôt. Il se fond un peu dans les lignes du décor.

C'est fatigant parfois de se dresser contre l'horizon.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig