On ne vient ici que pour deux raisons : le sexe et l'aventure.
Skagway, Alaska.
Depuis le nord de l'océan Pacifique, on y pénètre par la départementale centrale autour de laquelle s'organisent des baraques de bois et tôle d'acier à deux étages abritants commerces et habitations, sans autre distinction qu'une devanture en toutes lettres. La ville est comme affaissée. Elle reste modeste face aux montagnes, prudente face à la météo. Pourtant, les Américains qui y débarquent en veulent. Ce qu’on vient chercher ici, après le gold rush, c’est toujours de l’argent. Entre deux expéditions, ils s'engouffrent dans le bar le plus couru de la ville et reluquent les culs qui, hommes comme femmes, sont tous moulés dans des jeans avant de plonger dans des boots. La rumeur veut que cet endroit soit rempli d’IST, ce qui a tout à voir avec le nom salace de l'hôtel qui le jouxte. Les gens qui sont là depuis plus longtemps le savent, arrêtent de draguer et se contentent d’y boire du whisky en partageant leur pêche du jour.
C’est dans ce bar qu’est née la dernière légende en date, une anecdote rapportée par deux gars qui partagent une baraque non loin du bar. L'un vient du Massachusetts, l'autre de l'Utah. Ils se sont rencontrés moins d’un an auparavant, s’embarquant régulièrement ensemble – pour le blé et le frisson – sur des bateaux de pêche au crabe. Basés à présent à Skagway, quand ils ne sont pas en mer, ils gravissent les montagnes alentour et cherchent les lacs pour y pêcher de petits poissons arc-en-ciel qui tiennent tout entier dans la paume d'une main. Ils font alors un feu, séparent la tête du corps des poissons, découpent des filets et les font cuire au-dessus des flammes, face au lac. Le reste, ils le rapportent au bar pour partager avec les copains.
Ce jour-là, c'était un de ces jours où le soleil brille 18 heures sur 24 et la balade était dure mais belle. Ils cherchaient à rejoindre le fameux lac perdu. Après plusieurs heures de marche, alors qu'ils se retrouvaient loin de toute civilisation depuis un long moment, ils ont entendu un bruit lourd. Un ours noir est apparu à dix mètres d'eux – sur le flanc. Il avait dû tomber avant de dévaler la colline. Honteux et d’un simple regard, il les a sommé de garder le secret, et puis s'en est allé, penaud. Les deux gars sont restés comme pétrifiés par l’apparition de l’ours, puis se sont mis à rire nerveusement la longue demi-heure qui a suivi. De retour au bar et accoudés au comptoir, ils ont raconté cette histoire à qui voulait bien l’entendre. À la fin de ce récit, attendri, l’un d’eux a lancé un « Poor bumbling Barney… »
Et la légende est née.
