Un aéroport loin d'ici. On me prend en photo, chaussures de marches usées, jean rigide, emplâtré de la poussière accumulée des dix derniers mois, t-shirt constellé de trous agrandis au contact de la ceinture, et le gros sac rouge qui déborde et me déséquilibre. Le dernier cliché de voyageur intranquille qui n'aura pas su tenir en place, qui n'aura fait que courir pour voir toujours un peu plus, un peu plus et qui a aimé ça. Pour la soute, le sac finit dans une grande poche plastique histoire que rien ne s'en échappe pendant la vingtaine d'heures de vol et les trois avions qui vont l'assurer.
Les détails je ne les ai plus bien, j'ai dû m'ennuyer après le passage de la douane, j'ai sans doute fatigué mon dos sur un des bancs de la salle d'embarquement, regardé les passagers poser le même regard inquiet sur l'écran des Arrivées et des Départs, et fait semblant de lire la même page de mon livre en boucle en attendant qu'il soit l'heure de monter. Ça ce sont les choses qui ne changent pas.
Départ en fin d'après-midi et peut-être que ça me fait un petit quelque chose dans le ventre, de me dire que je vais rentrer, peut-être. Ou alors c'est le décollage et l'adieu à la terre ferme qui me soulève l'estomac, ça aussi ça ne change pas. Et les heures passent et je n'arrive pas à m'arrêter sur un choix de film alors je préfère scruter les écrans des autres passagers devant moi, dans l'interstice entre les sièges, et je crois que je trouve ça mieux sans le son. Premier arrêt, premier transit et l'heure n'a pas changé et la nuit n'est pas tombée, même si ma montre me dit le contraire. En mouvement les heures se perdent et s'oublient, ça aussi ça ne change pas. Minuit est tombé sur le voyageur intranquille devant son aéroport mais pas sur moi, alors je continue et je monte dans le deuxième avion, lui me vaudra bien l'équivalent d'une journée.
La nuit nous a rattrapé mais je ne dors pas, les hublots sont baissés, j'alterne entre la vue des passagers enfoncés dans le siège et le petit avion sur mon écran qui survole le Moyen-Orient dans le noir. Je regarde le nom des villes qu'il survole et je me concentre sur la ligne transversale qu'il suit, direction nord-ouest, toujours plus à l'ouest. Ce n'est jamais tout à fait silencieux un avion, mais ça ne se prive pas parfois de quelques instants muets. Dans ce passage en suspension, j'ouvre un hublot et je vois mon histoire.
L'ombre immense noire et courbe de la terre, à sa surface quelques points scintillants, par touches chargées. Mais surtout.
Au bord de cette ombre, à épouser ses contours et à se répandre plus vite qu'on ne lui autorise, la lumière du soleil qui tente de nous rejoindre. Une pointe de jour, lointaine, qui ne nous atteint pas encore, qui a d’abord toute cette étendue noire à colorer, à peine retenue par l’horizon.
C’est encore derrière mais les forces sont inégales, la course je vais finir par la perdre. Alors je referme le hublot et les yeux en sachant que demain viendra sur moi aussi, que je le veuille ou non et je me dis que ce n'est déjà pas si mal d'avoir réussi à le mettre en retard.
Dernier avion, la pénombre du matin s'estompe petit à petit, on ne gagne pas contre le soleil. Ma nuit a duré vingt heures, elle aurait pu durer une vie,
c'était ma dernière course.
