Pas petit

Par Pierre Chatut

Prendre place
3 min ⋅ 12/11/2024

C'est un petit à qui on dit “Choisis ton outil, celui avec lequel tu traverseras ta vie”. Lui ne sait pas trop quoi prendre, c'est un petit après tout, alors il va à sa table et prend un crayon. On ne le félicite pas, on ne l'encourage pas, on ne lui dit pas “Bon choix”, on lui dit seulement “D'accord, maintenant utilise-le”. Ne sachant pas trop quoi faire d'autre, il commence à dessiner, puis le temps passe et il apprend qu'il y a aussi des signes pour imiter la parole, alors il se met à écrire. Puis il arrive à l'âge où il n'est plus un petit et on lui dit “Maintenant travaille”, alors maintenant qu'il a la parole il demande “Ça marche avec un crayon ?” On lui répond “Tu peux toujours essayer”, puis on ne lui dit plus rien.

Le petit qui ne peut plus être un petit essaye alors de dessiner et d'écrire comme un grand, pour le travail, mais il n'y arrive pas, maintenant qu'il faut le faire avec raison. C'est pourtant sa voie puisque c'est l'outil qu'il a choisi, c'est en tout cas ce qui lui est rappelé chaque fois qu'il veut lâcher son crayon. On commence à s'impatienter, à demander “Il n'écrit toujours pas ?” Et plus il avance dans la vie de pas petit, et plus il pense “Vas-y, prouve que tu sais le faire”, et tout le monde lui dit “Vas-y écris”, mais personne ne lui dit “Montre-nous”. Alors à force il ne trouve plus de plaisir à tenir son crayon. Il essaye de le faire courir autrement, de retrouver la façon de s'exprimer de quand il n'avait pas à faire le grand. Ça ne marche pas toujours mais il se retrouve un peu, parfois. Il montre enfin ce qu'il a fait, on lui dit “Tu devrais en faire ton travail”, alors il lâche son crayon de nouveau.

Il ne sait plus reconnaître sa voie, à ce moment, il sent un grand vide grandir dans son être, mais lui n'est toujours pas devenu un grand. Il écrit un peu sur ce vide, il dessine des contours en espérant l'arrêter, il griffonne dessus pour tenter de le remplir mais ça ne suffit pas toujours. En attendant il essaye de suivre de nouvelles voix, il écoute beaucoup celle de ses pieds, il l'aime bien alors il commence à se créer un nouveau chemin. Mais souvent ça ne comble pas tout, il se sent troué de néant et a l'impression de n'être fait que de fuites. Parfois il s'arrête, il se rappelle qu'il est aussi bon de ne faire qu'être. Dans ces moments il se rend compte que son crayon lui manque. Il n'a pas besoin de ce crayon pour avancer, mais la vie est moins bien sans. Alors il se souvient des premières indications données à propos de son outil, il se remémore les mots exacts. Son crayon il le garde dans la main et il continue sa route sans trop savoir comment ça lui servira, mais il ne le lâche plus, il l'emmène avec lui.

Il continue sa route à petit pas et peut-être qu'un jour ce sera un grand.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig