Colère contre demain

Par Inès Labat

Prendre place
1 min ⋅ 31/05/2026

J’ai longtemps pensé que j’étais triste quand j’étais en colère.

Je me souviens, avec une grande clarté, avoir imaginé ma vie jusqu’en 2012. Après ça, chaque année a semblé prendre le pas sur moi. J’en veux au temps d’avoir continué de passer, de m’entraîner avec lui ; de m’avoir sorti de l’adolescence. Depuis, j’ai vécu. J’ai été propulsée dans des vies, des villes, des appartements. J’ai suivi des voies et des gens. J’ai commencé à perdre surtout. Je me suis reconnue dans certains à qui il a fallu dire au revoir. L’enfant au potentiel que j’étais a perdu ses perspectives. Je me suis mise à vivre d’autres vies que la mienne, persuadée que j’aurais dû être ailleurs même dans la joie.

Mais puisque le temps me court après, je cours plus vite que lui. Je le remplis comme on mettrait du carburant dans une voiture qui file sur l’autoroute. Ça n’est même plus envisageable de ralentir. D’autres prennent parfois le volant et je dois faire avec la route sur laquelle je suis. Parce qu’on ne revient pas en arrière, parce qu’on n’est plus en 2012 ; parce que je ne crie pas assez fort pour faire que tout s’arrête.

Prendre place

Par Pierre Chatut, Inès Labat et Rémi Roig