Dans le regard des hommes que tu croises, tu peux voir la façon dont tu t'es habillée. Tu as mis un legging pour aller courir ce matin. Les regards sont plus appuyés. Ils sont pas moins de cinq en une heure. À s'arrêter dans leur geste pour mater ton cul. À faire un commentaire. Ils se fichent que tu files à toute allure pour leur échapper, que tu aies un casque sur les oreilles pour éviter de les entendre. Tu es le mystère à distance de leur nombril. Cette chose qu’on peut toujours tenter de posséder. Ton visage se crispe et tu te demandes : « et s’ils le vivaient ? ».
Tu passes le reste de la journée à la pride, au milieu d'une foule pailletée qui ose une part de nudité. Tu regardes autour de toi mais jamais ne fixe, ne ressent aucunement l'envie de faire sentir ton regard. Tu admires au gré de ton parcours sans signaler ta présence, sans vouloir prendre. Ces corps qui dansent autour de toi crient leur droit à l’amour ; et c'est leur liberté qui les rend belles et beaux. On demande à un de tes amis si le mec à sa droite est son bail du moment. Le mec s'offusque. On l’a considéré un instant comme un objet, et il ne se sent alors plus à sa place, dans son corps comme dans l’espace. Il clame, à qui veut l'entendre, l'injustice qu'il vient de subir. Son culot ne trouve pas d'oreille ; et c'est une forme de résistance. Ce qu’il vit comme un dû, être respecté dans l’espace public, pour toi ce n’est pas un acquis. Lui n’a jamais eu besoin d’aller coller des slogans dans la rue s’y sentir à sa place.
Après la soirée entre amis, tu rentres chez toi au milieu de la nuit. Tu sors du noctilien et te fais héler, ton casque toujours sur tes oreilles. C’est le crop top à trois heures du matin, forcément. Tu montes le son. Forte du rap qui te frappe d'aplomb, et sans même te retourner, tu balances bien haut un doigt d'honneur à la voix qui résonne dans ton dos. La voix s'arrête et tu continues à danser en poursuivant ton chemin. Tu ne longes pas les murs et prends autant de place que possible. Le prochain qui t'emmerdes, tu lui fou une droite.
